HENRI MURGER
Dans une lettre a son ami Noël, datée de février 1845, Murger lui écrivait : « Pris d'une belle verve caustique, j'ai jeté une douzaine de « canards » dans la boite du Corsaire, et j'ai l'agrément de les voir défiler les uns après les autres ; de cfuoi il va résulter une collaboration au susdit. « Ce fut une des rares chances qu'eut Murger : au Corsaire, il allait donner, au jour le jour, les Scènes de la vie de Bohème, origine de sa notoriété.
Auparavant, griice à son camarade Adrien Lélioux, il avait donné quelques articles à une publication enfantine, VAge d'ur (qui n'avait d'or que son titre et rémunérait royalement ses coUaboratem-s doux francs la page), puis à l'Artiste, où Arsène Houssaye lui avait fait bon accueil et lui entr'ouvrait, au moins, cette revue. C'est là, comme disait pilloresquement Murger, qu'il goûta « du petit nanan de Gutenberg ».
Au Corsaire-Satan, Murger jeta des centaines de nouvelles à la main. On ne les a pas oubliées, et on a su les retrouver pour les piller effrontément : elles ont même si souvent servi que quelques-unes d'enkrc elles sont devenues poncives. On ne s'est pas gêné pour emprunter cavalièrement à ce pauvre ses seules richesses. Mais co n'est pas la faute de Murger si elles ont vieilli, pour avoir trop souvent reparu. Il publia aussi au Corsaire des articles fantaisistes et une série de petites études du monde littéraire. On peut relever comme un trait caractéristique de ce qu'il y avait de dignité chez .Murger, malgré sa misère, sa préoccupation de ne pas voMluir être plaint. Lui qui avait connu les pires déiivsses, lui qui vivait encore du hasard, il raillait, dans un de ses premiers articles, les u Jérémies » de lu liltcruturc, les jeunes écrivains
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... La gloire de Chicard est incontestable. Étudions les bases sur lesquelles repose sa puissance. Il est temps de me rapprocher du monarque. Avançons sans crainte et tâchons de n'être pas ébloujs par les rayons de l'auréole divine. Incessu patiiit deus. Chicard marche comme un dieu.
Il s'avance la tête recouverte d'un casque de carton vert-bronze surmonté d'un plumet rouge, — l'antiquité et la garde nationale; — comment laisserrions-nous passer ce casque sans nous arrêter un moment devant lui ? Est-il dans tous les muséesd'artillerie, dans toutes les collections du Sommerard, chez tous les marchands de bric-à-brac, un monument plus saint, une relique plus auguste. Lors même qu'on nous montrerait ce casque qu'Enée tient si délicatement sur ses genoux lorsqu'il raconte ses infortunes à Didon, nous ne serions pas saisis d'une vénération plus grande.
Savez-vous ce que c'est que le casque en cartonde Chicard? C'est un des plus grauds succès de l'époque, une des plus grandes popularités de la littérature, c'est l'aurore du romantisme, le casque enfin avec lequel M. Marty jouait le Solitaire. Cette plume qui flotte au milieu du bal s'est courbée sur les tempêtes du Mont-Sauvage, elle s'est inclinée tremblante devant la vierge du monastère, elle a frissonné quand les échos de la chapelle répétèrent : « Anathème! anathème! » Ce casque a vu trois cents représentations, et, maintenant, il ombrage glorieusement le front d'un héros. Quand Chicard sera mort, son casque sera acheté par un Anglais, plus cher que le petit chapeau du grand bomme.
Maintenant, passons au reste du costume de Chi« card. Pour justaucorps, il a le vaste gilet des financiers de Molière : cette partie du costume représente la haute comédie. Les pantalons sont de
lars^es braies à la Louis XIII, hommage indirect rendu à la mémoire de Marion Delorme. Un tricot révèle ses formes ; ses pieds se cachent dans des oltes à revers, tristes débris du Directoire et de l^rapire. Pour honorer la mémoire de l'ancien '[)éra-Comique, il porte une cravate à la Colin et •s gants de chevalier, comme Jean de Paris. Ce costume, c'est un résumé historique, une popée, une Iliade. Ce casque, cette corde à puits en guise de ceinturon, ces épaulettes de garde national, cette écaille d'huître, décoration embléma- : jue dont le ruban rouge est une patte d'écrevisse, - ur ces oripeaux, sont une dérision, un coup de pied donné au passé : il y en a pour toutes les époques, pour tous les goûts, pour toutes les gloires. La tête de Chicard est une satire de l'ancienne tragé" lie et contre les classiques. Ses jambes insultent u moyen âge, ses pieds foulent les gloires républilines et impériales ressemelées. Saluez donc cet nialgame philosophique, ces guenilles qui écrivent 1 histoire, cette défroque qui renferme toute la morale de nos jours, inclinez-vous devant votre maître . tous, — devant le dieu de la parodie!
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quelques conseils. Saint-Alme lui conseilla d'abord de mettre sa poésie en pension dans xiiie maison d'orlliopédie. Il n'y avait pas là, en cifet, un vers qui ne tut bossu, boiteux, bancal ou pied-bot. Sur la proposition de Saint-Ahne, Williams Rodera confeontit à faire corriger son manuscrit et à faire payer les corrections cinquante centimes.
Le lendemain de cette convention, une estafette se transportait au café Momus, où les révoltés avaient établi leur camp. On leur proposait de îransiger. Après une allocution, l'éloquent Yirmaitra leur fît comprendre que leur demande en augmentation de salaire n'était pas en rapport avec les bénéfices actuels du journal, mais qu'on en prenait uole pour l'avenir. — 11 s'engagea môme, sur l'honneur, à donner les dix centimes la ligne réclamés le jour où le Corsaire aurait cent mille abonnés.
<( Mais en attendant ? dit l'un des conjurés.
— En attendant, reprit Virmaitre, comme nous comprenons qu'il faut que jeunesse s'amuse, nous avons décidé qu'un encoui-agement vous serait accordé. Saint-Alme, vous avez la parole. »
Saint-Alme, montrant aux « jeunes crétins », qui étaient tous plus ou moins rimailleurs, le manuscrit des Osanores, leur expliqua sous quelle forme l'encouragement en question leur serait accordé. La rédaction du journal serait maintenue à son ancien chiffre, mais chacun des rédacteurs privilégiés recevrait comme prime une certaine quantité de poésie osanoricnne à remettre sur pied, moyennant une gratification de 50 centimes le vers.
Le tarif des encouragements était ainsi gradué :
Un leuilleton intéressant donnerait droit à une prime de 40 vers;
Une nouvelle à la main bien renseignée, 20 vers;
Un article susceptible d'amener un changement de ministère, 25 vers;
Un article susceptible d'amener une demande en réparation, 30 vers ;
( Le journal, dans cette circonstance, s'engageait à fournir les témoins et le fiacre.)
Une critique sanglante était rétribuée 15 vers;
Le Irait piquant, 5 vers;
La simple boutade, 2 vers.
Ces conditions ayant été acceptées, les révoltés ti.enèrent leur pavillon, et la réconciliation fut sigiée dans les (lois d'une canette que Îr^aint-Ahne fit monter à ses frais, — mais pas assez fraîche, interrompit Banville, qui reçut immédiatement l'encouragement réservé au trait piquant.
Le soir même, le café Momus fut illuminé en vers osanores.
Un député, ami du père Saint-Alme, lui disait un jour, en faisant allusion à quelques anecdotes un peu vives publiées par le Corsaire :
« Mon cher ami, votre journal est bien amusant, malheureusement on ne peut pas le laisser lire à ses iilles.
— Mais, répondit Saint-Alme, si les filles pouvaient le lire, les pères ne s'y abonneraient pas. »
Un jour, dans un diner de jour de l'an, offert par le» propriétaires du Corsaire à leurs rédacteurs, Virmaitre, qui avait eu le dessert très aimable, leur demanda ce qu'il pourrait bien faire pour leur être agréable pendant l'année qui allait commencer. Tous les rédacteurs s'étant consultés entre eux, Privât — qui s'était constitué le député de leur désir — vint dire à Virmaitre ; i Nous demandons qu'il y ait au bureau du journal une sonnette de nuit pour
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les avances. » Comme Virmaitre avait consenti, un des riches actionnaires du Corsaire lui demanda tout bas si ce n'était pas là inaugurer un système dangereux.
« Laissez donc, répondit-il, dans deux jours la sonnette sera cassée. »
ELZEAR BLAZE
Elzéar Bliize, qui servit dans la grande armce, et qui a laissé de curieux souvenirs de la vie militaire, inaugura le journalisme cynégétique. Pendant longtemps, dans le Journal des chasseurs, il dépensa de la vert'e et de la belle humeur, tout en parlant en homme d'expérience des sujets qu'il traitait. Il en parlait aussi avec passion, la matière lui semblant inépuisable. L'histoire de la chasse l'intéressait autant que la chasse elle-même. 11 avait fourni à Paul Lacroix, pour ses études sur le moyen Age et la Renaissance, les parties relatives à la vénerie et à la fauconnerie. 11 avait réuni une belle bibliothèque, uniquement composée d'ouvrages sur la chasse, qui fut dispersée quatre ans après sa mort.