‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 129 sur 171 · CHASSEURS ET CHASSEURS · texte numérisé non relu

CHASSEURS ET CHASSEURS

La révolution de 1789 a totalement changé le chasseur en France ; il ne ressemble pas plus à celui d'autrefois qu'an épicier millionnaire ne ressemble tu duc de Buckingham ou au maréchal de Richelieu. I lela se comprend fort bien : avant cette époque, la liasse était le plaisir d'un petit nombre de privi- '•giés; la même terre appartenant toujours à la même famille, les fils chassaient dans les bois témoins des exploits de leur père; les bonnes tra- 'litions se perpétuaient; la chasse avait sa lan<;ue, ses iloclrines, ses usages; tout le monde s'y couformarit

SOUS peine de s'entendre siffler par les professeurs. L'arme du ridicule, toujours suspendue sur la tête des novices, les faisait trembler, car dans notre boa pays de France ses coups donnent la mort. La chasse alors se présentait aux yeux des profanes comme une science hérissée de secrets : c'était une espèce de franc-maçonnerie où l'on ne passait maître qu'après un long noviciat.

De même qu'aujourd'hui tous nos régiments manœuvrent de la même manière, les chasseurs d'autrefois avaient une méthode uniforme de s'habiller, de courir la bête et de parier métier. Aussi rien ne serait plus facile que de faire le portrait d'un chasseur de ce temps-là. C'était un gentilhomme campagnard en habit galonné, comme on en voit eiicore dans les bosquets de l'Opéra-Comique, la iète couverte d'une barrette unicorne ; il parlait en termes choisis de Malplaquet ou de Fontenoi, de cerfs dixcors et de sangliers tiers-an, de perdreaux, de lapins et d'aventures galantes. D'un bout de la France à l'autre, dans les rendez-vous de chasse, dans les assemblées au bois, on respirait un parfum de vénerie orthodoxe ; tout se faisait suivant les règles de l'art, et jamais un mot sentant quelque peu l'hérésie ne venait effaroucher les idées reçues en se glissant dans la conversation. Ces habitudes contractées aux champs ou dans les forêts se conservaient au salon, à la cour, aux ruelles. Sedaine a fort bien caractérisé cette époque en faisant parler ainsi le marquis de Clainville : « Ah! madame, des tours perfides! Nous débusquions les bois de Salveux : voilà nos chiens eu défaut. Je soupçonne une traversée, enfin nous ramenons. Je crie à Brcvaul que nous en revoyons, il me soutient le contraire; mais je lui dis : « Vois donc, la sole pleine, les côtés « gros, les pinces rondes et le talon large ; il me sou- « tient que c'est une biche bréhaigne, cerf dix-cors

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c s'il en fût... » Voilà le chasseur d'autrefois, la tête pleine de son dictionnaire de vénerie en parlant toujours en termes techniques, même alors qu'il s'adresse aux dames.

Mais comment peindre le chasseur d'aujourd'hui? Il te présente à nous sous tant de formes diverses, suivant le pays qu'il habite, la fortune qu'il possède, le rang qu'il occupe, que, nouveau Proiée, il échappe au dessinateur. C'est un kaléidoscope vivant : il nous offre des ligures rustiques, élégantes, bizarres, sévères, grotesques, fantastiques; une fois brouillées, vous ne les revoyez plus sans qu'elles aient subi des modifications. Autrefois, pour chasser il fallait être grand seigneur; aujourd'hui qu'il n'existe plus de grands seigneurs, tout le monde chasse. Pour cela, il s'agit de pouvoir jeter chaque année la modique somme do 15 francs dans l'océan du budget. Que dis-je? Parmi ceux qui courent les plaines un fusil sur l'épaule, on compterait peut-être autant de chasseurs rebelles à la loi du port d'armes que de ceux qui s'y sont soumis. Vous concevez que ce privilège, réservé jadis à une seule classe, étant envahi aujourd'hui par tous les étages de notre ordre social, a dû changer la physionomie du chasseur. Cet homme n'a plus de caractère qui lui soit propre, il a perdu •on unité. Pour le peindre, il faut d'abord le diviser en trois grandes catégories : celle des vrais chasseurs ; viennent ensuite les chasseurs épiciers, qui tuent tout, et puis les chasseurs fashionables, qui ne tuent rien.

Il est certain que le fashionablc du Jockey- Club, Ihonnéle rentier du Marais, l'entrepreneur de charpente, le bottier de la rue Vivienne, l'avocat stagiaire, le commis, le clerc d'avoué ne peuvent pas avoir les mêmes mœurs, le même costume, le même langage. Tous iU sont chasseurs, c'est ▼rai; mais, chez eux, désirs, habitudes, projets,

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discours, costume, tout est différent. Le fasKionable veut qu'on le croie bon chasseur, et ne s'occupe nullement de le devenir.

C'est tout le contraire d'Aristide, dont je ne sais plus quel Grec disait : a II veut être juste, et non le paraître. » Ce beau monsieur ne va point à la chasse pour s'amuser, mais pour pouvoir dire demain : « Je reviens de la chasse. » Si, chemin faisant, il rencontre une belle dame, il la suivra; qu'a-t-il besoin de courir après les perdreaux; n'est-il pas sûr d'en trouver au retour chez Chevet? L'essentiel pour lui est de partir pour la chasse; dès lors il a conquis le droit de faire des histoires à son retour, et d'envoyer des bourriches de gibier dans vingt maisons différentes.

Le fashionable n'a point le temps de devenir chasseur : si Diane est ennemie de l'amour, l'amour est ennemi de Diane. Ce monsieur-là, étant toujours amoureux, ne peut pas gaspiller son intel- Jigence à méditer sur les ruses du gibier; il préfère vaincre celles des dames. Mais comme la chasse est un plaisir où il faut déployer de l'adresse, de la force, et quelquefois du courage, le fashionable veut passer pour chasseur, car il désire que les dames le croient brave, adroit et fort. S'il est riche, il ne manque pas d'acheter iki nouveau fusil chaque fois qu'un armurier découvre un nouveau système; et comme ces prétendues découvertes arrivent souvent, notre homme est à la tête d'un arsenal formidable.

Il espère qu'enfin il trouvera une arme dont les ooups seront certains. Tous ces fusils divers sont là pour deux choses : d'abord ils prouvent la richesse de l'homme, et, à Paris, c'est une grande affaire ; ensuite ils servent à sauver l'amour-propre du chasseur. Lorsqu'il manque, ce qui se voit très souvent, il a son excuse prête : « C'est un fusil

nouveau, je n'eu ai pas l'habitude. Si j'avais su, je ue l'aurais point apporté. » Le fashionable se couche fort tard, et le !««" septembre il ne peut parvenir à se lever matin; il est neuf heures sonnées lorsqu'il sort tout frais des mains de son valet de chanjbre. >i'otre dandy, brossé, ciré, pincé, luisant, les mains couvertes de gants beurre frais, s'élance dans son tilbury attelé d'un superbe cheval qui brûle de fendre l'air. 11 lâche les guides, on part : à peine si le groom, aussi bizarrement accoutré que le maître, a eu le temps de grimper sans être broyé par la roue. Qu'importe un groom de plus ou de moins? Il fallait partir au galop; on avait aperçu deux dames aux fenêtres, il était nécessaire de se poser^ de se faire voir emporté par un cheval indomptable. Qui sait? Peut-être cette émotion produite aujourd'hui rapportera-t-elle demain quelque chose?

Il arrive, et déjà la chasse du matin est terminée; de toutes parts on se dirige vers l'auberge isolée où le déjeuner se prépare. Le fashionable trouve l'idée iugéuieuse; il a faim, il chassera plus tard. Quel est cet homme déguenillé qu'il rencontre en mettant pied à terre? Ses guêtres rapiécetées sont retenues par des ficelles en guise de boucles; son pantalon, sa blonse ont perdu leur couleur priraitivo; il est armé d'un vieux fusil lourd, sa carnassière semble tomber en lambeaux, et le baudrier <}ui la retient parait être fait avec de l'amadou. Cet homme est un chasseur. En le voyant côte à côte aTec le fashionable, on dirait qu'il s'est placé là pour faire antithèse. Tous les deux sont contents 4t leur rôle, c J'en paraîtrai plus beau par TeOet do contraste, dit l'un. — J'aurai l'air meilleur chasseur à côté de ce freluquet, » dit l'autre.

Si vous alliez croire que cet homme déguenillé, C* mendiant armé d'un fusil, est un pauvre diable

ainsi vêtu parce que son tailleur refuse de lui faire «•redit, vouR seriez dans une erreur grave. Ce chasseur est ie pronriélaire du chàlcau que vous apercevez .•♦u î>«)'.!i de 1;» plaine; il a des miues de charbou. tlejî (llaturea de laine, des hauts fourneaux, et même il j;>-alvainso le fer. Il a lu le Chasseur au chien d'arrêt, le Chasseur au chien courant, V Altnanach des chasseurs, et comme dans ces trois ouvrages l'auteur tombe à bras raccourci sur les fashionables, qui mettent le même luxe à leur costume de chasse qu'à leurs habits de bal, il a donné dans l'excès coiilraire. îl professe le plus souverain mépris pour u:i homme armé d'un fusil brillant, vêtu d'une blouse propre. Une carnassière neuve lui fait horreur; celle qu'il acheta, il l'a changée contre la vieille qu'il porte; pendant vingt ans elle a voyagé sur les épaules d'un garde, et de nobles traces indiquent lo gibier de toute espèce qu'elle a contenu. Ceux qui ne connaissent point ce vieux chasseur novice disent en le voyant passer : « Voilà un gaillard qui en tue plus lui tout seul que tous les autres ensemble. » Ces propos l'amusent, le rendent £îcr et lui réjouissent l'àme. Sa manie est qu'on le croie chasseur adroit, chasseur expérimenté, dnr à !a fatigue; il veut se donner un air braconnier, comme tel jeune homme de votre connaissance espère qu'on va le prendre pour un mauvais sujet dès qu'il porte des moustaches, et du moment qu'il parvient à fumer un cigare sans avoir mal au cœur. Ces deux chasseurs tiennent le haut et le bas de l'échelle : opposés quant au costume, ils se ressemblent par leur maladresse et par leur ignorance. Autour d'eux viennent se grouper une infinité d'amateurs ne difléraut les uns des autres que par de légères demi-teintes. Peu à peu, en abandonnant les extrémités de chaque bout, vous arrivez au centre, et c'est là que vous trouvez le vrai chasseur»

Dans une réunion de vingt personnes portant le fusil ou la trompe, à peine si vous rencontrerez un homme méritant ce titre glorieux; presque tous tiendront plus ou moins du chasseur fashionable ou du chasseur épicier, presque tous auront une tendance vers le dandysme ou vers le braconnage. Vous reconnaîtrez facilement le vrai chasseur à sa figure basanée, à son costume classique, à sa manière aisée de porter le fusil, à l'obéissance de son chien. Il est bien vêtu, proprement, mais sans élégance : la blouse en toile bleue, les bonnes guêtres de peau remplacent chez lui l'habit-veste à boutons d*or et les bottes vernies ou les guenilles grisâtres recousues avec du fil blanc. Il ne change pas d'arme chaque année, il n'essaye point tous les perfectionnements nouveaux. Content de son fusil, pourquoi donc en prendrait*il un autre?

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