TALMA
La représentation de retraite de Talma a été donnée il y a sept jours. J'en ai saisi l'occasion pour apprécier, en toute sincérité, le mérite actuel du tragédien. Par mou premier article du 22 de ce mois, je me sais senti engagé à le faire suivre^ sans lacune, de ceux qui compléteraient cet examea, et je n'en ai pas été détourné par le terrible spectacle auquel je viens d'assister à la Conciergerie, On y préparait à la mort cet abominable Papavoine, qui a tué deux charmants enfants avec une cruauté inouïe. Cfbligé d'attendre l'heure de la toilette, j'ai prié le directeur de me prêter son bureau pour continuer un travail dont rien ne pouvait me dispenser. Pendant que j'écrivais, Martainville, attiré là par la même curiosité, lisait par-dessus mon épaule et s'extasiait sur l'abondance de mes idées en pareil lieu. C'est, lui dis-je, la force du dei'oir et du besoin qui m'assiste ; sinon je me livrerais comme les autres aux sombres pensées qu'il fait naître. » Quand on annonça le condamné, tout le monde passa dans l'avant-grefTe, où se £ît la cérémonie. En s'asseyant sur l'escabeau, Papavoine posa les mains sur ses genoux. II eut un mouvement de surprise lorsque l'exécuteur en prit une pour la placer sur le dos; mais d'un hochement de tête il sembla d'ire : « Ah! je sais ce que c'est; » et il y porta l'autre main de lui-même. Ses yeux suivirent d'un air nonchalant les ciseaux qui coupaient le col de sa chemise, et ils ne se détournèrent que pour se
fixer plusieurs fois sur un gendarme qu'on nous dit être celui qui l'avait arrêté. Il affecta, toat le temps, lu plus grande tranquillité, en promenant sur l'assemblée des regards dont l'indifférence était démentie par un fort battement des muscles de la tempe. Je le fis remarquer à Gavaudan, si troublé qu'il lui fallut accepter le flacon de sels d'un de ■os voisins. Dos que Papavoine eut dépassé la porte avec son lugubre cortège, il monta vivement sur la charrette. A l'aspect de la multitude qui couvrait la place et d'où s'échappa un long murmure d'indignation, il pâlit, trembla de tout son corps, baissa les yeux et feignit d'écouter attentivement le confesseur...
Je rentrai chez moi. Pendant trois jours consécutifs, je viens d'élaborer mes remarques sur un talent auquel je crois être plus utile en lui signalant une décroissance dont l'âge est l'unique cause, que ceux qui le poussent à perdre de sa renommée en l'engageant à demeurer encore. C'est dans mon dernier article que je parle des six gestes, dont le retour forme la contexture principale de la tenue de Talma : relever sa ceinture, se frotter les mains, les croiser en les jetant sur une épaule, s'essuyer le front, lever les yeux au ciel et faire trembler l.i jambe gauche en la pliant. Je termine en disant, avec justice, que le nom de Talma est devenu presque national...
Je m'arrête. . On m'anoonce Talma... Que va-t-il »e passer?...
Il était ému; mais sa belle figure ne peignait pas la colère; elle respirait plutôt une bienveillance contenue par le fait de sa démarche. « Vous n'avez pas, me dit*il aussitôt, le pouvoir de m'ôler mon talent; il est un don de la nature et le U'uit de mes études; mais vous m'ôtez la confiance. Vous réduisez mes gestes ù six... c'est peut-être vrai. J'y pense
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qnand je suis en scène, je veux y remédier, la gaucherie s'en mêle, et ma mémoire s'absente! Je viens donc vous dire que, si votre intention est de continuer, je quitte le théâtre : j'aime mieux cela que finir par justifier davantage vos critiques. » Frappé de la noblesse de ces premières paroles, et presque attendri par la touchante inflexion des dernières : Quand un artiste tel que vous, lui dîs-je, tient ce langage à un homme comme moi, celui-ci n'a plus que cette réponse^ et, profitant de ce qu'il était assis près de mon fauteuil^ je lui pris la main en inclinant «non genou vers lui. J'allais poursuivre, quand il m'attira pour confondre notre mutuelle émotion dans une étroite embrassade.
('28 mars 1825.)