‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 136 sur 171 · LA MORALE NATURELLE · texte numérisé non relu

LA MORALE NATURELLE

Il y a une objection que j'ai souvent entendu répéter contre les livres de morale purement philosophique et à laquelle je ne serais pas fâché de répondre un mot en passant. Il semble à quelques personnes plus pieuses, je crois, qu'éclairées, que parler morale ce soit empiéter sur les droits de la religion, comme si, depuis l'avènement du monde, il n'appartenait plus qu'à la foi d'instruire les hommes sur leurs devoirs et à leur en prescrire la règle. On oublie qu'il y a une honnêteté naturelle, une morale indépendante de toutes les sectes et de tous les dogmes, et l'on demande au philosophe où il a pris ses principes, quelle autorité il possède pour les imposer. Celte objection, il ne faudrait pas trop la presser, pourtant, car la bonne morale religieuse puise, je pense, à la même source que la bonne morale philosophique ; l'une et l'autre remontent à ces principes gravés par Dieu même dans le cœur humain. Si la religion s'adresse à la foi, la philosophie s'adresse à la raison, qui est aussi une autorité, sans doute. Le christianisme a fait des saints : c'est sa gloire et la marque de sa céleste origine; mais il n'en a pas peuplé le monde, comme on affecte quelquefois de le dire en style oratoire, pas plus que la philosophie n'a rendu les Aristide et les Galon communs.

Grâce au prédicateur et au moraliste, quelquesuns s'élèvent jusqu'à la sainteté ou jusqu'à la vertu, les autres sont moins méchants qu'ils ne le seraient, et le mal ne prescrit pas contre le bien, c'est beaucoup. Croyant ou non, il est toujours bon d'avoir un fond solide d'honnêteté naturelle. Si la foi s'éteint, l'honnêteté survit et rallume même assez sou-

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vent la foi. Si la foi subsiste, riionnôteté naturelle empêche le zèle de dégénérer en fanatisme, la croyance en superstition, ne permet pas qu'on se ligure, par exemple, servir les intérêts de Dieu en diffamant ses propres ennemis. II est étrange à dire, mais cela n'en est pas moins vrai, qu'avec beaucoup de foi et peu de lumière il ne serait pas impossible qu'on fût d'autant moins honnête qu'on serait plus dévot. La sainteté du but produirait sur des croyants emportés le même effet que la souveraineté du but sur certains révolutionnaires; elle leur ferait oublier l'illégitimité des moyens. A l'époque de la révocation de l'édit de Nantes, n'a-t-on pas vu enlever des enfants, par lettres de cachet, à leurs pères et mères, pour les élever dans la religion catholique? Ceux qui se permettaient de pareils attentats croyaient bien faire de violer r-putorité paternelle, le plus vieux et le plus sacré des droits, dans l'intérêt d'un dogme !

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