LA PROPRIETE
Quand donc les hommes d'État apprendront-ils à régler leurs discours sur la raison populaire? Je ne viens point ici, avec une sotte et lâche impertinence, commenter la formule trop connue et trop peu comprise: la propriété, c'est le vol! Cela se dit une fois; cela ne se répète pas. Laissons cette machine de guerre, bonne pour l'insurrection, mais qui ne peut plus servir aujourd'hui qu'à contrister les pauvres gens.
Je veux dire seulement une chose : c'est que, soit que l'on considère le présent, soit qu'on envisage l'avenir, la propriété n'est plus rien ; c'est une ombre. Comme toute création delà pensée éternelle, la propriété, née de l'idée, est retournée à l'idée. Elle a «puisé ce qu'elle contenait de réalité ; elle est allée dévie à trépas ; elle ne reviendra jamais. La propriété est désormais du domaine de la tradition; c'est de l'histoire ancienne : il faut avoir, comme les poètes, le don d'évoquer les fantômes, pour croire à la propriété. Quant aux métaphysiciens qui, à propos de propriété, divaguent sur la liberté, la personnalité, l'individualité, ils ne sont pas à la question : je les renvoie au Code civil et aux Institutes de Justinien.
Si peu que vous soyez au courant dos choses de ce monde, et que vous regardiez les événements qui chaque jour s'accomplissent, n'est-il pas évident, pour vous, que nous ne vivons point, les uns ni les autres, de la propriété? Nous vivons d'un fait plus grand que la propriété, d'un principe supérieur à la propriété; nous vivons de la circulation. Comme la circulation du sang est la fonction mère et motrice du corps humain, ainsi la circulation des produits est la fonction mère et motrice du corps social. Quant à la propriété, elle est submergée, transformée, perdue dans cette circulation.
Qu'est-ce donc que la propriété, aujourd'hui? — Qu'est-elle devenue?
Un titre, le plus souvent nominal, qui ne tire plus sa valeur, comme autrefois, du travail personnel du propriétaire, mais de la circulation générale; — un privilège qui a perpétuellement besoin del'escompte et qui, à lui seul, ainsi que les vieux titres de marquis et baron, ne donnerait pas au porteur crédit d'un dîner.
En 1848, nous faisons, par dégoût, par impatience, ft un peu aussi par amour de l'antique, une révolution. Nous renversons un gouvernement, nous expulsons une dynastie. Aussitôt la circulation s'arrête, et la moitié des propriétaires, les gros surtout, se trouvent sans ressources. Chacun, les bras liés, impuissant à se sauver tout seul, est menacé de périr de faim. Le vulgaire s'imagine qu'il y a des riches. Illusion! Il y a des gens plus ou moins pourvus de linge, d'habits, de vaisselle, de mobilier : de riches, il n'y en a plus, et pourquoi? parce que la propriété, absorbée par la circulation, la circulation s'arrètanl, n'existe plus.
Le propriétaire, aujourd'hui, est un homme qui « des bons du Trésor, des rentes sur l'Etat, de l'argent à la caisse d'épargne, chez le banquier ou le
notaire, des obligations hypothécaires, des actions industrielles, des marchandises en magasin, des maisons qu'il loue, des terres qu'il afferrae. Quand la circulation est régulière et pleine, la propriété, comme privilège, vaut au propriétaire; si la circulation est suspendue, le privilège perd son efret; le propriétaire est à l'instant aussi pauvre que le pro- 1-étaire.
Que veulent donc aujourd'hui les travailleurs ? Deux mots sur cette question nous éclaireront sur l'avenir de la propriété.
Les travailleurs, quelles que soient leurs formules, demandent que la circulation ne soit plus aban- <lonnée au hasard et livrée à l'agiotage, mais réglée par des obligations réciproques. Ils demandent que les lois de celte justice commutative, qui a pénétré la propriété au point de la faire disparaître, soient étudiées; qu'au-dessus du droit romain et féodal, au-dessus de la propriété, soit établi un droit d'échange; cnQn, que la solidarité naturelle, que l'observation des faits économiques nous découvre, soit définie.
D'abord, ce n'est pas en faisant remise d'une portion de ses revenus que la bourgeoisie améliorera le sort de l'ouvrier. La bourgeoisie na rien à donner.
La production totale du pays ne rend pas 75 centimes par jour et par tète : dans cet état de choses, il faudrait, pour que l'amclioralion fût sentie, que la bourgeoisie abandonnât tout ce qu'elle reçoit de plus que la classe des travailleurs, qu'elle fît le sacrifice entier de son revenu. Mais alors nous n'aurions fait que remplacer l'inégalité des fortunes par l'égalité de la misère; et, comme d'ailleurs une partie du revenu bourgeois constitue lépargne nationale, et se convertit à mesure en capitaux, il résulterait de cette amélioration du sort des travail-
leurs la ruine des instruments de travail : ce qui implique contradiction.
Le seul mode d'amélioration possible consiste donc à augmenter la production.
Mais augmenter le travail, soit en durée, soit en intensité, c'est-à-dire que ceux qui aujourd'hui ne travaillent pas, les parasites, comme on les appelle, devront se mettre à l'œuvre ; que ceuxqui travaillent médiocrement travailleront davantage; que ceux qui travaillent beaacoup, et dont il est impossible d'allonger la journée, travailleront mieux.
Travailler mieux, c'est combiner plus utilement les forces, éviter les pertes de temps et les doubles emplois; — c'est réduire, par l'ensemble des opérations, les frais généraux de la société.
Je voudrais que l'Assemblée nationale fût composée exclusivement debourgeois ; que le socialisme n'y comptât pas une voix; que les représentants ■d'une révolution sociale fussent tous pris parmi les conservateurs de la Presse cl des Débats, les catholiques de V Unh'ers, les légitimistes de la Gazette, les dynastiques du Constitutionnel et du Siècle, les républicains classiques du National et <le la Réforme.
Et je leur dirais :
Vous avez promis de garantir le travail à l'ouvrier <et d'améliorer sa condition.
Il s'agit de vous entendre pour augmenter la production, et par conséquent le bon marché ; organiser le crédit et la circulation, diminuer l'impôt, abolir le parasitisme, le paupérisme, l'ignorance et le crime; découvrir de nouvelles sources à la richesse, rendre le débouché insatiable, mettre partout la justice et l'ordre. Quel que soit votre système, nous l'acceptons, s'il réussit; et nous bénissons à la fois la conservation qui organise, et lorganisation qui conserve.
Les conservateurs repoussent, et non sans raison,^ le communisme et l'utopie : à mon tour, je les défie de rien faire pour l'augmentation du travail et l'amélioration de la classe ouvrière, sans abolir de fait et de droit la propriété.
[Le Représentant du peuple, 26 avril 1B48.)