‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 145 sur 171 · L'AFFIRMATION PAR LA NÉGATION · texte numérisé non relu

L'AFFIRMATION PAR LA NÉGATION

Il y a quelque douze ans, force est que je le rappelle, m'occupant de recherches surles fondements de la société, non point en vue d'éventualités politiques alors impossibles à prévoir, mais pour la seule et plus grande gloire de la philosophie, j'ai, pour la première fois, jeté dans le monde une négation qui a obtenu un retentissement immense, la négation du gouvernement et de la propriété.

D'autres, avant moi, par originalité, humorisme,. recherche du paradoxe, avaient nié ces deux principes : aucun n'avait fait de cette négation le sujet d'une critique sérieuse et de bonne foi. Un de nos plus aimables feuilletonistes, M. Pelletan, prenant un iour motu proprio ma défense, n'en a pas moins fait à ses lecteurs cette singulière confidence qu'en attaquant tantôt la propriété, tantôt le pouvoir, tantôt autre chose, je tirais des coups de fusil eu l'air pour attirer sur moi l'attention des niais. M. Pelletan a été trop bon, vraiment, et je ne puis lui savoir aucun gré de son obligeance : il m'a pris pour un « gent de lettres ».

Il est temps que le public sache que la négation en philosophie, en théologie, en histoire, est la condition première de l'affirmation.

lout progrès commence par une abolition, toute réforme s'appuie sur la dénonciation d'un abus, toute idée nouvelle repose sur rinsutrisance démon-

trée de l'ancienne. C'est ainsi que le christianisme, ■a niant la pluralité des dieux, en se faisant athée a point de vue des païens, a afiirmé l'unité de Dieu, <i de celte unité a déduit ensuite toute sa théologie. Cest ainsi que Luther, on niant à son tour l'autorité de l'Eglise, afTirmait comme conséquence l'autorité de la raison et posait la première pierre de la philosophie moderne. C'est ainsi que nos pères, les révolutionnaires de 1789, en niant le régime féodal, affirmèrent, sans la comprendre, la nécessité d'un régime différent, que notre époque a pour mission de faire apparaître. C'est ainsi que moi-même, après avoir de nouveau, sous le regard de mes lecteurs, démontré l'illégitimité et l'impuissance du gouvernement comme principe d'ordre, je ferai surgir de cette négation l'idée mère, positive, qui doit conduire la civilisation à sa nouvelle forme. Pour mieux expliquer encore ma position dans cette critique, je ferai une autre comparaison : il en est des idées comme des machines. Nul ne connaît l'inventeur des premiers cribles, la houe, le râteau, la hache, le chariot, la charrue. On les trouve uniformément, dès la plus haute antiquité, chez toutes les nations du globe. Mais cette spontanéité ne se rencontre plus dans les instruments perfectionnés : la locomotive, le daguerréotype, l'art de diriger les aérostats, le télégraphe électrique. Le doigt de Dieu, si j'ose ainsi le dire, n'est plus là. On connaît le nom les inventeurs, le jour de la première expérience; 1 1 a fallu le secours de la science, joint à une longue pratique de l'industrie.

C'est ainsi que naissent et se développent les dées qui servent à* la direction du genre humain. Les premières lui sont fournies par une intuition spontanée, immédiate, dont la priorité ne peut être revendiquée par personne. Mais vient le jour où ces données du sens commun ne suffisent plus à la vie

collective : alors, le raisonnement, qui, seul, constate d'une manière authentique cette insuffisance, peut seul également y suppléer. Toutes les races ont produit et organisé en elles-mêmes, sans le secours d'initiateurs, les idées d'autorité, de propriété, de gouvernement, de justice, de culte. A présent que ces idées faiblissent, qu'une analyse méthodique en a constaté devant la société et devant la raison l'insulFisance, il s'agit de savoir comment, par la science, nous suppléerons à des idées qui, selon la science, demeurent frappées de réprobation et sont déclarées « invraies ».

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