‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 147 sur 171 · AU PEUPLE · texte numérisé non relu

AU PEUPLE

O peuple! quand je t'écrivais, il y a quelques jours : « Tu vas être aimé, parce que tu es digne de l'être, » je ne me trompais pas, et ma foi, sur ce point, est restée inébranlable.

Mais où j'ai failli, où j'ai rêvé comme un enfant, j'en conviens de tout mon cœur, c'est dans la courte durée du temps que j'attribuais, dans ma pensée, à celte prompte réconciliation, à cette solennelle effusion de fraternité, à celte confiance sans bornes qui devaient rapprocher dès aujourd'hui toutes les classes, et rendre les privilégiés d'hier jaloux de se perdre et de se confondre dans les rangs glorieux <lu peuple !

Pardonne-moi, peuple, de l'avoir trompé. Va, j'étais de bien bonne foi : pouvais-je croire, pouva:s-je imaginer seulement, pouvais-je trouver dans mon propre esprit l'idée d'une rancune, d'une ruse, d'une trahison, d'une ingratitude possibles de la part d'un seul de mes semblables après de pareils jours! Non! j'aurais cru outrager l'humanité dans

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idon cœur, en doutant a ce "point du retour sincère et complet de tes ennemis.-

Eh bien, quelques jours se sont écoulés, et mon rêve n'est pas encore réalisé; J'ai vu la méfiance et l'afTreui scepticisme, funeste héritage des mœurs monarchiques, s'insinuer dans le cœur des riches et y étouffer l'étincelle prèle à se ranimer; j'ai vu l'ambition et la fraude prendre le masque de l'adhésion, la peur s'emparer d'une foule d'âmes égoïstes; les amers ressentiments se produire par de lâches insinuations; ceux-ci cacher et paralyser leurs richesses, ceux-là calomnier les intentions du peuple, faute de pouvoir condamner ses actes; j'ai vu le mal enfin, moi qui n'avais vu que le bien, parce que j'avais tenu mes regards attachés sur toi; j'ai vu des choses que je ne pouvais pas prévoir, parce que, aujourd'hui encore, je ne peux pas les comprendre.

Sortons de nous-mêmes, pourtant. Essayons de constater et d'expliquer ces choses déplorables. La charité nous commande cet effort si nous voulons être justes, car la justice sans charité n'est plus la justice, et personne ne comprend cela comme toi, peuple aux grands instincts, coutumier des grands actes de miséricorde!

Sachons donc pourquoi ils ne sont ni braves ni

néreux, ces hommes qui nous méprisaient et nous faisaient la guerre, il y a quelques jours, et que nous n'avons ni châtiés, ni humiliés, ni menacés, depuis que nous sommes les plus forts. Mais, peutêtre, ils ne comprennent pas.

Tu tes levé dans ta force, et on a vu que ta vraie force c'était ta bonté; alors, chez quelques-uns, la peur s'est changée en une confiance exagérée. « Ce peu{>lc n'est pas méchant, ont-ils dit. Il n'a d'effrayant que l'aspect. Par la douceur on peut le prendre, par de belles paroles on peut le séduire.

Voyez comme il est patient, voyez comme il est simple : en vérité, nous avions tort de le craindre et de l'enchaîner.

Or donc, vive la République ! Nous déclarons que nous avons toujours été républicains, et quand nous nous disions conservateurs, c'était pour mieux trahir €t précipiter la monarchie. — Resserrons nos dépenses, frappons de mort pour un instant nos capitaux, afin de frapper le travail. Et quand le bon peuple verra qu'il ne peut pas vivre si nous ne voulons pas qu'il vive, il viendra à nous et nous vendra ■son vote, c'est-à-dire sa liberté, sa conscience, son avenir. Une fois maîtres du terrain, nous lui ferons des lois libérales, ce qui signifie ayant une apparence de liberté, mais d'où la véritable liberté sera escamotée.

Voilà comment ces hommes-là raisonnent. Eh bien, ces hommes-là sont fous! Ils croient que le peuple est niais, parce qu'il est probe; ils le croient stnpide, parce qu'il est généreux.

Peuple! méprise les flatteries des poltrons et déjoue les artifices des traîtres. N'estime pas ceux qui te ménagent sans crainte; n'estime que ceux qui vont vers toi la poitrine découverte, quand même lu es irrité, et qui te disent en face : Expliquonsnous. Jamais, dans l'avenir, tu ne recommenceras le passé.

La République est un baptême, et pour le recevoir dignement, il faut êbre en état de grâce.

L'état de grâce, c'est un état de l'âme où, à force de haïr le mal, on n'y croit pas.

Fie-toi donc à ceux qui se fient à toi! Ceux-là seuls sont en état de grâce. Fais demain ce que tu fais aujourd'hui, c'est-à-dire n'obéis qu'à la vérité; mais cède toujours devant la vérité. Souris de pitié devant ceux qui te flattent, que ce soit pour t'égarer à leur profit ou pour se préserver de ta colère.

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Laisse-les passer, et ne reçois de leçons que celle8 de ta conscience où l'idéal a pénétré. Ne te venge ■de ces frayeurs qui t'insultent que par le calme du •dédain.

Tu n'auras plus jamais besoin de frapper, car personne n'osera plus jamais te porter le premier ^oup.

Que tes vivantes murailles s'interposent tranquillement pour forcer l'humanité au respect d'ellemême. CeMe muraille est invincible; c'est la pensée d'un grand peuple! Elle sera aussi irtipénélrable au souffle de l'imposture qu'elle l'a été à la mitraille du canon.

{La Cause du Peuple, avril 1848.)

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