LE CLUB DU VILLAGE
On ne saurait s'imaginer, à moins de l'avoir vu, quel homme c'est qu'un aubergiste dans les bourgs et les villages. C'est le premier de l'endroit, la tète,
le chef de la localité, la clef de voûte du pays. S'il n'est pas maire, il passe avant le maire, il éclipse l'adjoint, marche de pair avec le brigadier de gendarmerie et rivalise d'importance avec le juge de paix du canton. Les pelils enfants le connaissent, les jeunes filles le considèrent, voire le courtisent, s'il est célibataire; il est l'ami de tous les hommes, le camarade de tous les passants, la providence de tous les voyageurs. Il donne à dîner à tout le pays; il a alfaire à tout le monde ; c'est le pivot autour duquel tourne tout le canton; c'est bien plus à l'auberge qu'à l'hôtel de ville que se traitent les affaires <Ie la commune. L'aubergiste n'est rien, mais il délibère et vole; mieux que personne il sait ce qui se ;.asse au chef-lieu : M. le préfet a mangé de sa cuisine; les conducteurs de diligences, les gendarmes en mission, les rouliers de passage lui racontent ce qui se fait hors des frontières du village. On le consulte comme un oracle sibyllin : ce qu'il ne sait pas, il l'invente; ce qu'il dit, on le croit; ce qu'il propose, on l'exécute...
L'auberge est, avec l'église, le seul bâtiment qui lonne de la physionomie au village. Que serait le nourg sans elle? Un corps sans âme, et voilà tout. Enlevez VEcu de France ou les Trois Mages qui embellissent sa grande rue, sa seule rue quelquefois, et le bourg sera comme un village sans yeux. L'auberge est le lien gastronomique qui le relie au pays d'alentour et le fait participer à l'existence générale du département, de la province, de la France entière. Sur ce point de vue encore, l'auberge est une école mutuelle où l'enseignement se fait par l'action. Le peuple français, qui est certainement le plus bavard de tous les peuples, aime à se réunir pour parler; il a horreur des impressions solitaires. On se cherche, on se rencontre, oa cause, et, sans le savoir, les opinions se foodeni.
les mœurs se modifient, et souvent.les événements du lendemain sont le résultat des conversations delà veille. L'auberge est le club du village. C'est là que le vieux soldat conte aux enfants émerveillés les batailles épiques de l'Empire, auxquelles se mêlent aujourd'hui les récits du zouave ou du zéphir revenu d'Afrique; le gendarme, les mains croisées sur son sabre, rappelle le dernier crime qui épouvanta la contrée, et comment il arrêta le malfaiteur dans le bois voisin, un soir que le vent sifflait dans les arbres et que la pluie détrempaii le chemin. On questionne le voyageur qui s'arrête pour dîner, et il dit volontiers où il va et d'où il vient. On est indiscret comme on est confiant. Tandis qu'on parle, on fume et ou boit en attendant l'heure du dîner; à mesure que les voyageurs arrivent, on ajoute quelques couverts à la table, ua gigot à la broche, on élargit le cercle qui s'arrondit autour de l'àtre lumineux, et il se forme là d'étranges relations entre les gens qui passent et les gens qui restent.
L'aubergiste garde le plus souvent une parfaite neutralité entre les opinions belligérantes. Sou état lui commande l'éclectisme en tout et pour tout. On peut discourir impunément chez lui, mais il a horreur des professions de foi presque autant que de l'eau. La politique est, pour lui, une affaire de clientèle. Il se rattache le plus qu'il peut à celle qui a la majorité, lorsque, par hasard, les circonstances le forcent à adopter une opinion. C'est malheureusement pour lui ce qui arrive bientôt lorsqu'une auberge rivale s'établit au même lieu. Quoqu'il advienne, il faut prendre un parti, mais un parti violent : c'est le hasard qui décide de la couleur. Selon qu'un jour les amis du gouvernement auront festoyé chez son concurrent maudit, il ful- «ninera le soir une philippique ardente contre l'au-
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torité, et, le lendemain, l'opposition campera fièrement dans son logis. L'auberge devient un drapeau. Mais c'est là une extrémité terrible à laquelle l'aubergiste ne se résout qu'à son corps défendant. Achille du tournebroche, il voudrait toujours demeurer sous sa tente.