LA SOLIDARITÉ DES INTÉRÊTS
... Il semble qu'une invisible main précipite la course des heures. Les événements se pressent, les choses emportent les pensées. Qu'il nous suffise
LA EÉVOLUTION DE 1848 425
d'avoir dénoncé rinapudence falote des prétendus hommes d'Etat qui, ayant à étudier les problèmes devenus inévitables, aiment mieux les masquer que les résoudre : insensés pour qui l'orage n'est même pas un avertissement salutaire, insensés qui s'oublient au milieu du péril environnant, semblables à ces oiseaux qu'on nous montre brisés par la tempête et endormis dans l'aquilon... Pourquoi, ont dit quel* ques-uns, toutes ces queslionssoulevées ? Pourquoi? Parce que les évolutions de l'esprit humain présentent des phases qu'il est absolument nécessaire de traverser. Pourquoi? Parce que le monde intellectuel a ses lois comme le monde physique, et qu'il est aussi impossible d'arrêter le mouvement d'une idée dont l'heure a sonné qu'il le serait d'arrêter le mouvement du globe autour du soleil. Eh ! mon DieuJ ces questions qu'on appelle formidables, elles n'ont pas été posées par tel ou tel, elles ont été posées par l'histoire elle-même. Cène sont pas les homme» qui pensent, ce sont les siècles.
Fournir un écho à la situation, donner une formule et assurer une tribune à ce que le peuple sentait s'agiter au fond de son cœur, ah! là n'était pas le péri), et nous en trouvons la preuve dans ce calme profond, mêlé d'enthousiasme, qui a marqué les mois immortels de mars et avril. Car enfin, nous qu'oa accuse, nous contre qui on a recours à cette iniquité vulgaire, la proscription, nous n'avons pas eu besoin, pour maintenir l'ordre, de décréter l'état de siège, d'en prolonger indéhniment le scandale, d'étoufler toutes les voix gênantes, de suspendre toutes les lois, de mettre en interdit toutes les libertés, de substituer entre les mains de la justice une épée à la pince d'une balance, d'infliger à la capitale de la pensée l'affront d'un régime draconien, en un mot de faire Paris prisonnier. Pendant les mois de mars et d'avril , on le sait, la peine de mort a pu être abolie
impunément; nul n'a été arrête, nul n'a été menacé, on s'est plu à oublier de quelle manière on poursuivait autrelois les monarques en fuite, la magnanimité du peuple a triomphé dans le pouvoir issu de son sein. Comme elle était imposante, cette journée du 17 mars^, où le peuple se montra dans toute la majesté de son désintéressement et de sa force! Comme elle était touchante, cette fête de la Fraternité, où un seul cri monta vers le ciel, un seul, parce qu'il répondait aux battements de cœur de tout Paris! Pendant les mois qui ont suivi, au contraire...
L'Histoire fera le rapprochement, nous en appelons à l'Histoire.
Est-il vrai, oui ou non, que, depuis un demisiècle, la société actuelle roule de crise en crise et de révolution en révolution? que Toppression d'eu haut y a pour correctif unique les révoltes d'en bas, qu'on est condamné à hésiter perpétuellement entre la crainte dun 10 août et d'un 18 brumaire, que la vie politique y est tout entière renfermée en ce mot : ambition, et la vie industrielle dans ce mot : cupidité? que le plus grand nombre y souffre du présent, que les plus heureux y redoutent le lendemain et que la misère des uns fait la peur des autres? Est-il vrai, en outre, que la famille nous offre l'image d'une association admirable, qu'il faudrait, conséquemment, la prendre pour modèle et s'efforcer de donner à la société pour principe ce qui
1. Le 17 mars, dans la malinc'e, une affiche avait invité Itfs cilovens à su réunir sur la place do rHôtel-dc-Villo pour assurer de nouveau le gouvernement provisoire qu'ils étaieut prêts a lui donner leur concours pour toutes les mesures ddrtire et do salut public. Les membres du gouvernement descendirent fiur la place. Louis Blanc, hissé sur une table, harangua la Coule. Les colonuts populaires défilèrent devant l'Hôtel de \'ille. La mauifestalion, toute pacifique, et qu'on \yut qualifier de grandiose, se transforma en une fête de concorde patriotique qui est restée un des beaux souvenirs de cette période.
conslilue le principe de la famille, savoir : la solidarité des intcréis?
... Que les hommes placés en France à la tcte des afTaircs y songent bien : les gouvernements sont laits, non pour arrêter les sociétés, mais pour les conduire. Les gouvernements se sont appelés jusqu'ici la résistance : il est temps qu'ils s'appellent le mouvement, et nous répéterons à ce sujet la définition qu'au Luxembourg nous avions donnée du pouvoir dans une république : le pouvoir est une réunion de gens de bien, élus par leurs égaux, pour guider, en la réglant, la marche des hommes vers la liberté.
[Réponse à M. Thiers, 1849.)