‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 156 sur 171 · MES CALOMNIATEURS · texte numérisé non relu

MES CALOMNIATEURS

... La calomnie est toujours la bienvenue! La haine et la crédulité la savourent avec délices. Elle n'a pas besoin de se mettre eu Irais. Pourvu qu'elle tue, qu'importe la vraisemblance! L'absurdité même ne lui fait point de tort. Elle a un secret avocat dans chaque cœur : l'envie. Ce n'est jamais à elle, c'est à ses victimes qu'on tient rigueur et qu'on demande des preuves. Toute une vie de dévouement, d'austérité, de souffrances, s'abîme, en une seconde, sur un geste de sa main.

Une trahison! Mais pourquoi? Pour sauver ma tête qui n'était pas menacée, chacun le sait bien? L'échafaud n'avait pu se dresser dans le paroxysme do la vengeance : pouvait-il se relever après huit mois d'apaisement et d'oubli? Il eût fallu, du moins, attendre sa présence, et, si l'excès de la terreur me précipitait avec tant de hâte dans la délation, comment, je le demande encore, n'a-t-on pas arraché une signature à cet anéantissement moral?

Ah 1 liis des hommes, qui avez toujours une pierre en main pour lapider, mépris sur vous!

Les plus bienveillants disent : « Ce sera quelque lettre, quelque note de HIanqui perfidement transformée en dénonciation! » Ils soupçonnent vaguement une noirceur, sans révoquer en doute la paternité

de la pièce. Deux choses les fascinent : l'emploi de la première personne, si puissant à faire illusion, puis la brusque révélation de ce monde souterrain des sociétés secrètes.

Brades gens, détrompez-vousî Pas un mot du libelle n'émane de ma plume. Il sort tout entier du laboratoire impur des faussaires.

... Le factum n'est, aux neuf dixièmes, qu'une série de divagations inutiles. Comme délation, il est une absurdité.

J'ai fini avec la calomnie, passons aux calomniateurs. Il est temps de les asseoir sur la sellette. Ce libelle, leur coup de maître, n'a pas été leur coup d'essai, car leur haine est vieille de quinze ans.

L'heure est venue des explications publiques. Elle a sonné avec le tocsin de février. Il faut enfin vider au soleil ces querelles qui ont si longtemps bouillonné dans l'ombre.

Mon porti'ait n'a pas l'honneur de figurer dans la galerie qu'une main charitable vient d'extraire des musées de la police. Pour remplir cette lacune, je le doune ici tel que je l'ai connu, tracé vingt fois par mes ennemis avoués d'aujourd'hui, mes ennemis cachés d'autrefois.

< Esprit sombre, altier , farouche, atrabilaire, sarcaslique; ambition immense, froide, inexorable, brisant les hommes sans pitié pour en paver sa roule; cœur de marbre, tèle de feu. »

Le profil n'est pas gracieux. Mais n'y a-t-il point d'ombre à ce tableau, et le cri de la haine est-il parole d'évangile? J'en appelle à tous ceux qui ont connu mon foyer domestique. Ils savent si toute mon existence n'était pas concentrée dans une alfection vive, profonde, où mes forces se retrempaient sans cesse pour les luttes politiques.

La mort, en brisant celte affection, a frappé le seul coup, je l'atteste, qui ait pu atteindre mon âme. Tout

le reste, y compris la calomnie, glisse sur moi comme un tourbillon de poussière Je secoue mon habit, et je passe,

Sycophanles, qui voudriez me poser en un monstre moral, ouvrez donc, vous aussi, la porte de votre loyer! Mettez à nu la vie de votre cœur! Sous vos dehors hypocrites, que trouverait-on? La brutalité des sens, la perversité de Tàme. Sépulcres blanchis, je lèverai la pierre qui cache aux yeux votre pourriture.

Ce que vous poursuivez en moi, c'est l'inflexibilité révolutionnaire et le dévouement opiniâtre aux idées. Vous voulez abattre le lutteur infatigable. Qu'avez-vous fait depuis quatorze ans? De la défection. J'étais sur la brèche en 1831 avec vous ; j'y étais sans vous en 1839. En 18 i8, m'y voilà contre vous.

Pendant mon agonie du Mont Saint-Michel, ces ressentiments avaient sommeillé. Un mourant n'est plus redoutable, et sur les bruits de ma fin prochaine bien des plumes, peut-être, s'étaient taillées pour une magnifique oraison funèbre. Mais la mort a reculé, et février vient de changer ces plumes en poignards.

Le gant est donc jeté. C'est une lutte à mort qu'on engage. Républicains, vieux soldats de la vieille cause, demeurés fidèles au drapeau des principes, vous qui n'avez point vendu votre conscience aux nouveaux maîtres pour des honneurs, de l'argent ou des places, prenez garde! Que mon exemple vous avertisse! Aujourd'hui moi, demain vous. Malheur à ceux qui embarrassent! On vous frappera tous, ù la tête, au cœur, par devant, par derrière, peu importe, on vous frappera. Quel est mon crime? D'avoir fait face à la contre-révolution, d'avoir démasqué ses plans depuis six semaines, de montrer au peuple le danger qui grandit autour de lui et qui l'eDgloulira.

... Réacteurs de l'Hôtel de Ville, vous êtes des lâches! Je vous gène, et vous voulez me tuer. Mais vous n'osez pas in'allaquer en face, et vous me lancez aux jambes trois ou quatre bassets de la meute de Louis-Philippe eu quèle d'un nouveau chenil. Il y a des royalistes parmi vous. Je leur pardonne. Ils vengent sans doute la monarchie sur un de ses ennemis les plus acharnés. Mais il y a aussi des républicains, et à ceux-là, je le demande, la main sur la conscience, est-ce bien ainsi qu'ils devaient traiter le vétéran qui a enterré la moitié de sa vie, sa famille, ses affections, dans les culs-de-basse-fosse de la royauté ?

(Imprimerie d'Ad. Blondeau, rue du Petit-Carreau, 32.)

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