‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 158 sur 171 · LA MORALE AU THEATRE · texte numérisé non relu

LA MORALE AU THEATRE

Nous en finirons, j'espère, avec ces pauvres et ces riches et cette immolation systématique d'une classe à l'autre. Montrez donc les hommes tels qu'ils sont, les vices et les vertus à tous les rangs, les bons cœurs sous la blouse ou sous l'habit, faits pour battre ensemble, et unis dans la même réprobation de l'injuste et de la méchanceté. Au profit de qui la déclamation, la dénonciation, l'excitation, je le demande? L'art les renie, et la vraie moralité les exècre, Claudie est venue à propos pour faire un peu rentrer en eux les prétendus philosophes du théâtre. L'impression puissante qui ressort de ce drame si simple leur donnera à réfléchir; M™« Sand a fait appel aux senlimcnts naturels; elle n'a point sacrifié les riches aux pauvres; c'est sa sincérité même qui saisit tous les cœurs. Il est bon de revenir là -dessus; car Claudie, comprise par la plupart des critiques, et par le public comme par nous, est l'objet des attaques de quelques-uns. Ceux-là jugent la pièce avec les rancunes qu'ils ont contre l'auteur. Le grand éloge que nous avons fait de Claudie nous oblige d'en défendre la moralité.

Ce n'est point à une vingtaines de lignes decla-

maloires, et qu'on a coupées, qu'il faut s'arrêter, mais à l'idée. M™* Sand, a-t-oa dit perfidement, eotrcprend la réhabilitation des filles perdues. Je encrois, au contraire, que le tableau qu'elle montre est la plus poignante leçon qu'on puisse donner aux filles contre leur faiblesse.

Claudie a succombé, et quelle peine ne portet-elle pas de sa faute! Honnie, obligée de quitter son village, entraînant dans sa misère son malheureux grand-père, elle n'a plus ni joie ni espoir. Aimée, il faut qu'elle cache son propre amour au fond de son cœur; sa faute est entre elle et tout homme qui l'aimera. Quand son amant, qu'elle aime en secret, la demande, elle le refuse, la rougeur au front; et encore lorsque, cédant à l'ordre de son aieul, son juge sur terre, qui lui dit qu'elle a assez expié, elle tend la main, on voit que sou bonheur est mêlé de honte; que, sur ce Iront pâle, la mélancolie est pour jamais empreinte, et que, pardonnée, Claudie garde encore son repentir. Est-ce là un encouragement à faillir? Est-ce là prétendre que la (ille coupable s'élève par l'expiation au-dessus de celle qui n'a pas commis de faute? rs'on, certes. Mais la conclusion enseigne au contraire que, si la faute commise se rachète devant Dieu, peut-élre devant les hommes, la coupable ne s'en lave jamais à ses yeux; si bien que le dénouement du drame, par l'absolution du vieillard et l'attitude de Claudie, s'accorde à la fois avec la morale de l'évangile et le préjugé social. Donc Claudie, ainsi que le drame anlicpie, auquel elle remonte et dont elle procède par l'élévation de la pensée et par rhéroi(|ue simplicité de l'exécution, n'est pas seulement une œuvre de poésie supérieure, mais encore un enseignement d'où l'on doit sortir meilleur. Et à cela M"»* Sand joint d'avoir montré ses personnages bons ou méchants, entraînés ou pas-

sionnés, parce qu'ils sont hommes, et sans se régler dans la distribution des vertus et des vices sur ce que les uns étaient riches ou pauvres; elle a été sincère enfin.

On n'est grand p»ète qu'à cette condition-là.

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