LES MŒURS DU JOUR
Français ! vous êtes revenus sous le règne des câlins : les Porapadour, les Dubarrî, revivent, et c'est elles qui vous gouvernent; c'est à elles que vous devez en grande partie toutes les calamités qui vous assiègent et la rélrogradalion déplorable qui tue votre révolution. Ce fut un beau jour pour la vertu et le patriotisme que celui où la débauche couronnée expia sur un échafaud, dans la personne de Vénus Dubarri, le crime d'avoir pompé longtemps, sous l'ombre protectrice d'une crapuleuse majesté, les sueurs et le sang du peuple fiançais. Un tel exemple devait en imposer aux prostituées de toutes les catégories, qui auraient pu aspirer à disposer de la conduite de l'Etat pour prix de leur vil déhontement. Devait-on s'attendre de voir sitôt sur le trône reparaître à la fois plusieurs courtisanes au lieu d'une? Oui, sur le trône. On en a élevé de républicains, en attendant qu'on en puisse établir de royaux : nos coryphées sénateurs, ceux qui «lirigent aujourd'hui Topinion, les événements et les décisions législatives, ont chacun une cour, et ce sont des femmes perdues qui les leur ont élevées. Pourquoi taire plus longtemps que Tallien, Fréroa et Bentabolle décident du destin des humains, couchés mollement sur l'édredon et les roses, à côte des princesses? IS"esl-il pas bon que tout le peuple sache que la légitime épouse de l'Ami des Citoyens est la lille du Necker d'Espagne, du millionnaire
ibarrus,direcleur de la fameuse banque de Saint-
harles! Est-il plus besoin que quelqu'un ignore
que le patriote Bentabolle est uni en parfait mariage
avec deux ou trois cent mille livres de rentes et la
comtesse de ChoiseuUGouflier, dont le château, à
8îii ANTIIOLOCIE; nu ffÔïTIlNJl.LISME
Heilly, district d'Amiens, est un petit Chantilly? Il faut encore apprendre , à ceux qui n'en ont pas ouï parler, comment se sdnt tissus les nœuds qui assortissent si bien les législateurs. Celles qui sont devenues leurs moitiés étaient en arrestation, aux environs du 9 thermidor ; on a été leur dire : « You-lez-vous n'être pas guillotinées? Acceptez l'offre de ma main. » Les hautes et puissantes dames répondent r « Il vaut mieux se marier que d'être décapitées. » Et les voilà législatrices. Bientôt les tendres maris sont pressés de laisser là la cause de ces vilains sans-culottes, et complaisaramentl'on prend des moyens pour cela. On ouvre des journaux perfides, on se sert de sa popularité pour mieux abuser; on commence par abonder dans le sens du peuple, par parler sa langue; et on l'étouffé en faisant semblant de le servir. Le peuple est quelque temps dupe de ce stratagème ; mais enfin il découvre le piège. Il s'indigne à l'aspect de ces feuilles assassines, fabriquées dans les boudoirs dos Lais; il rejette ces numéros empestés qui sentent le musc d'une lieue. Lâches plébéiens, qu'avez-vous fait? Vous ne voyez pas que ces patriciennes déhontées, ces aventurières de noble race, qui vous font aujourd'hui l'honneur de se prostituer dans vos bras roturiers, vous étoufferont dès qu'avec vous elles seront parvenues à rétablir les choses sur l'ancien pied? S'il vous restait quelque sentiment de vertu et d'amour de la patrie, vous quitteriez les délices de Capoue et de Sybaris,vous vous débarrasseriez des coussins où vous êtes ensevelis, et vous repousseriez loin de vous ces sirènes qui vous ont déjà fait faire tant de mal à votre pays. Vous fûtes jadis républicains, €t vous ne rougissez pas aujourd'hui de vous montrer en Sardanapales aux spectacles, d'y conduire Sémiramis, et de lui faire recueillir les honteux hommages d'une foule d'esclaves. Croyez-vous ne
jamais rendre de compte au peuple ? Que feriez-vous du décret qui oblige chaque fonctionnaire de rendre compte de sa fortune acquise pendant la révolution ? Mais vous n'irez pas si loin. Non : autrefois Samsons, vous avez confié aux Dalilas le secret de votre force; vous vous êtes laissé couper les cheveux; les Philistins vous terrasseront. A quel aveuglement les plaisirs conduisent ! Dans quelle démence ne vous ont pas entraînés les nymphes traîtresses qui font semblant de vous chérir ? A leur voix vous avez creusé votre fosse. Vous avez entamé le procès à toute la révolution, vous avez consacré en morale criminelle toutes les mesures révolutionnaires.
{Journal de la Liberté de la Presse, no 29, 1795.)