D'UNE NOUVELLE MALADIE DE LA JEUNESSE
Ce n'est pas sans raison que les philosophes se plaignent de la dégéuération de l'espèce humaine, malgré le soin régulier que l'on prend journellement de croiser les races. Jusqu'ici j'avais regardé ces affections comme des déclamations chagrines ordinaires aux. vieillards, et chaque fois que j'entendais ces doléances je ne manquais pas de citer le trait de cet homme âgé qui prétendait que de son temps les pêches étaient plus belles, et celui de celte vieille qui, se regardant dans un miroir, trouvait que les glaces étaient bien changées. Depuis quelque temps je commence à croire que ces plaintes pouvaient bien n'être pas trop mal fondées, et des observations répétées m'ont convaincu qu'il se manifestait dans l'espèce humaine un abâtardissement sensible, dont les symptômes n'ont, que je sache, été décrits ni par Hippocrale ni par Linneus.
On en jugera par ceux que je vais retracer et qui paraissent affecter plus particulièrement la génération qui s'élève, raison déterminante pour un bon citoyen de sonner l'alarme et d'appeler l'allention publique sur un accident qui menace sa patrie dans la fleur de sa population.
Les signes palhognomoniques de cette dégénération sont d'abord un relâchement total du nerf optique, ce qui oblige le malade de se servir constamment de lunettes, dont la nécessité croît en raison de la proximité des objets, et un refroidissement de la chaleur naturelle qu'il est difficile de vaincre à moins dun habit boulonné très serré, cl d'une crayate sextuplée où le menton disparaît, et qui menace de masquer bieulùt jusqu'au nez. Jusqu'à présent les jambes ont paru résister aux progrès du froid.
Du moins reraarque-t-on que le pied est presque découvert, et que l'hî^bit, qui affecte une forme quadrilatérale, descend à peine jusqu'aux genoux. Outre îa stature raccourcie, et la taille grêle, et la vue myope des individus, une autre preuve de l'affaiblissement de l'espèce est l'usage d'un bâton court et plombé, dont les deux extrémités sont d'une égale grosseur, et qui m'a paru remplir l'effet du contrepoids dont se servent les danseurs de corde.
Mais le diagnostic le plus caractérisé est la paralysie commencée de l'organe de la parole. Les jeunes infortunés qui en sont atteints évitent les consonnes avec une attention extrême, et sont pour ainsi dire réduits à la nécessité de désosser la langue. Les articulations fortes, les touches vigoureuses de la prononciation, les inflexions accentuées qui sont le charme de la voix, leur sont interdites. Les lèvres paraissent à peine se mouvoir, et du frottement léger qu'elles exercent l'une contre l'autre résulte un bourdonnement confus qui ne ressemble pas mal au pz-pz-pz par lequel on appelle un petit chien de dame. Rien de moins intelligible que les entretiens des malades. Les seuls mots qu'on dislingue dans cette série de voyelles monotones et de sons inarticulés sont ceux de ma paole siipéme, à'incoyable, àlioihle et autres mots ainsi défigurés. Un homme doué d'une sagacité peu commune a Toulu traduire en français ce qu'il croyait former des phrases. Mais l'insignifiance de ce qu'il a deviné Fa dégoûté de continuer un travail aussi stérile.
Ce qui n'est pas moins affligeant, c'est que le même symptôme se manifeste dans les jeunes personnes du sexe, et il est triste de penser que ce sexe <jui fait ordinairement un usage aussi aimable de l'organe de la parole soit à la veille de le perdre entièrement et de nous priver par là d'une de nos plus agréables jouissances.
Je suis pourtant loin de croire cette maladie incurable, et j'aime à rappeler ici que cette même jeunesse dont l'infirmité me cause de civiques inquiétudes, a su dans l'occasion saisir un sabre, manier un fusil avec autant de vigueur que d'adresse et faire entendre des sons mâles, des chants animés, des cris de guerre et de victoire. Mais les rechutes sont dangereuses, et comme la maladie me paraît «Hre aujourd'hui dans son paroxysme, je la recommande aux soins patriotiques et bienfaisants de nos plus habiles officiers de santé, ainsi que du Cit. Sicard, et, «ans me permettre de rien prescrire en ce i,'enre, j'estime que des douches sur la partie affiige'e, une répétition fréquente de la leçon de grammaire du Bourgeois gentilhomme et, s'il se peut, de quelques tirades les plus harmonieuses de Voltaire et de Racine, etc., pourront entrer pour beaucoup daos le régime euratif.
[Journal de Paris, 23 messidor an III.)