‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 33 sur 171 · LA MORT DU GENRE HUMAIN · texte numérisé non relu

LA MORT DU GENRE HUMAIN

... D'abord, le théâtre représente une place immense, autour de laquelle on voit deux rangs de guillotines à quatre tranchants. Au beau milieu est la statue de la Liberté. D'un côté, la Seine, sur laquelle des nautoniers habiles ont fait arrimer des bateaux à soupape. Vis-à-vis est une hécatombe ou cimetière de la Magdelaine; en face est le palais de nos anciens monarques, et, à l'autre extrémité, sont les Champs Elysées... Sur le faîte d'un palais voisin est une grande tasse, au fond de hiquelle on lit ces mots : « Parisiens, vous y boirez tous. » Comme Melpomène a prêté aux auteurs sa coupe et ses couteaux, en oubliant de leur donner son génie, cette pièce est exempte des règles de l'art.

Cette pièce est en six actes et en prose : elle compte quatre cent cinquante scènes, dont chacune renferme un début, une intrigue et une catastrophe , sanglante. Les principaux acteurs n'y figurent ja-« mais deux fois... ■

Allons, silence! les acteurs arrivent. Je vois déjà le char de la Révolution s'avancer lentement au milieu d'une escorte nombreuse. Les héros de la pièce ont les mains derrière le dos.

Ceux qui ont mis la pantomime en train se retirent dans les coulisses, et, du haut du ci-devant palais de nos rois, ils entonnent un hymne à la louange de Néron, qui, du haut d'une tour, chantait le pil-

lage de Troie en voyant brûler Rome, à laquelle il avait mis le feu lui-même. Les héros, en montant les degrés du trépas, chantent à leurs assassins :

Comité de salut public,

Auguste et suprême puissance,

La guillotine est le district

Où tu vas cantonner la France.

Dans six mois, venant à son tour.

Tout ce peuple qui nous regarde,

En pleurant se dira un jour :

« Ils ne formaient que l'avant-garde. »

... Amis, à tous les coeurs bien nés, Hélas ! que la patrie est chère!

S'ils ne sont pas guillotinés, Leur existence est ù l'enchère.

Ma vie ou ma bourse ! A Bondi C'est ce que veut un bon apôtre.

Mais c'est bien autre chose ici :

11 vous faut toujours l'une et l'autre.

Pour moi, j'ai toujonrs plaisanté sur la « sainte guillotiue ». Samson a déjà bien manqué de graisser ses poulies pour me faire jouer à la main chaude, mais peut-être suis-je semblable à l'oiseau [ui chante quand on tient le couteau prêt pour lui ouper le col. Cependant, vous avez lait une bévue lie ne pas gober le luron quand vous le teuioz. Aujourd'hui, si vous le faites reparaître au tribunal, il faudra lui couper la langue avant de lui couper la tête.

Une citation de longue haleine n'est guère possible 'Inns ce» feuilles où l'ardeur belliqueuse du pamphlétaire passe d'un sujet ù l'autre. Il suffit d'en indiquer le ton.

J. FIEVEE

Fiévée salua la Révolution, eut, avant Bonaparte, des Telléités royalistes, servit Napoléon, fut, à la Restauration, en coquetterie avec les Bourbons, et, victime des lois sur la presse, les bouda pour finir dans le libéralisme. Mais c'est lui qui disait « qu'on doit souvent changer d'opinion pour rester de son parti ». Il avait commencé sa carrière avec Gondorcet, à la Chronique de Paris ; il l'achevait au National d'Armand Carrel, après avoir passé par la Gazette de France.

Bonaparte avait remarqué ses articles dans le Mercure. \\ le chargea d'une mission en Angleterre, avec ordre de lui écrire « ce qui s'y passait et ce qu'on y pensait ». fi-mpereur, Napoléon continua à faire de lui son informateur sur les choses françaises, mais il ne tarda pas à trouver l'informateur trop philosophe, et il le fit maître des requêtes au Conseil d'Etat, puis conseiller d'Etat, puis, pour éloigner ce serviteur gardant encore quelque indépendance, préfet de la Nièvre.

« Fiévée, a dit de lui M. Victor du Bled dans une excellente étude sur ce publiciste, dont les tendances d'esprit faisaient sui'tout un spirituel moraliste, est un spectateur et un critique : ne rien admirer, ne rien aimer, mais comparer, juger, analyser, résumer une situation ,dans une formule ironique à double sens, assaisonner la vérité d'un ragoût piquant, fournir à un chef d'Etat ou au public leur provision quotidienne de conseils sensés, voilà son rôle, sa devise, son programme. On dirait presque un astronome qui étudie avec un merveilleux instrument de précision la marche d'une planète, tant lui font défaut l'émotion intense, le frisson sacré j il n'ignore pas la puis-

LA RÉVOLttïÔS ' <^

ince des sentiments et des passions, il'leà pèse dûn^-sa i lance, avec les intérêts et les autres principes ^$.

lions humaines. La balance fonctionne admirablement* levée fait sa part exacte de chaque principe; il a très

uvent raison, mais on lui en veut presque d'avoir rai- >n de cette manière. »

Ce sang-froid, il ne le perdait jamais. Le 9 thermidor,

arriva à la Convention au moment où il y avait encore

• la stupeur de l'acte qui venait de s'accomplir. — « Re- 'urnez à votre section, lui dit un conventionnel, boule-

'. ersé d'avoir pris part à la chute de Robespierre, vantez l'assurance que vous avez vue parmi nous. — Sans doute, r -pondit-il, cela me formera si je veux un peu écrire 1 histoire. »

Fiévée, sous le Directoire, avait été un des collaboraurs les plus assidus de la BibUothcque des Romans, et, •' se bornant pas à analyser les romans des autres, il en •ait écrit un dont le succès avait été vif, qui réagissait

• ntre les histoires ténébreuses et compliquées qui étaient alors à la mode. C'était l'aventure d'une femme ruinée pnr la Révolution et qui se présentait, forcée de gagner

1 vie, chez une parvenue en qui elle reconnaissait une lysanne qu'elle avait autrefois dotée.

Tous les articles de Fiévée, à travers les époques qu'il iversa, contiennent quelque aphorisme ou quoique pa- 'doxe. et c'est, à la vérité, en en relevant quelques-uns •l'on donnera le mieux l'impression de la manière de t écrivain aiguisé, toujours soucieux de tenue :

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