LA POLITIQUE D'UN PHILOSOPHE
— La force comprime; la force fait des révoltes, mais les opinions lont des révolutions.
— C'est une chose remarquable de notre Révolution qu'elle trouve son point d'unité dans les craintes et ne se divise que par les succès.
— L'envie et l'opinion publique sont toujours du côté des faibles contre les forts.
— L'esprit de Paris est, de sa nature, contraire à toutes les institutions monarchiques; il est républicain avec des mœurs qui exigeraient les verges du despotisme, mélange bizarre dont la Révolution nous a montré les dangers et les résultais.
— Il est plus facile encore de gouverner les Français que de les changer.
— C'est lorsqu'il n'y a plus de liberté dans les institutions que toutes les libertés se réfugient dans les esprits.
— La politique, même dans les gouvernements représentatifs, est ce qu'on ne dit pas.
— La liberté n'est vraiment pour les peuples que le droit de vivre «elon leurs habitudes.
— Quand le peuple ne se croit pas tout, il s'accoutume volontiers à n'être rien.
— Le meilleur fondement de l'égalité, aujourd'hui, c'est qu'il n'est personne qui ne soit apte à recevoir de l'argent.
— Les constitutions ne créent pas, mais elles arrangent ce qui est créé.
— L'Angleterre n'a pas de constitution écrite, et c'est le seul pays qui soit constitué.
— Je ne suis pas de l'avis de Montesquieu donnant la vertu pour base aux républiques, et l'honneur aux monarchies : je crois que l'ambition est fondamentale dans les républiques, et la vanité dans les monarchies.
— L'ordre, comme le bon sens, est une qualité qui s'applique à tout.
— La politique n'est que la conciliation des intérêts : lorsqu'elle veut concilier des opinions, elle s'égare.
— On se lasse d'avoir raison comme de toutes choses.
— On peut comparer la France à un clavier musical : en posant le doigt sur telle touche, on sait le
son qu'elle doit rendre. De même, quironque a vécu au milieu de nos longs troubles civils et a réfléchi, n'a pas besoin d'interroger les hommes pour savoir le parti qu'ils prendront dans telle ou telle circons. tance. Il suffit d'amener la circonstance, les témoins répondront.
— L'opinion publique est relie qui se tait.
— Il n'y a plus de ridicule quand il n'y a plus de mœurs fixées : le ridicule serait aujourd'hui un moyen de succès s'il aidait un homme à sortir de la foule.
— Les peuples vont non parce qu'on les gouverne, mais malgré qu'on les gouverne.
— Heureux ceux qui n'ont pas fermé les yeux sur les événements pour ne les ouvrir que sur les livres !
— On peut dire des peuples qui sont entrés dans la carrière des révolutions, qu'après s'être fatigués «ridées et d'espérances, ils retombent lourdement sous le joug de leurs besoins.
Où est le temps où l'on saluait la liberté de 1» presse! Après avoir été proclamée, que d'épreuves elle a subies! Combien de lois les partis ont-ils fait taire leurs adversaires, — en les supprimant ! — Après les proscriptions du Directoire, c'est l'arrêté du premier consul (27 nivôse an VIII) qui, 0 considérant qu'une partie des journaux qui s'impriment sont des instruments dans les mains des ennemis de la République », fait disparaître à la fois cinquante-neuf feuilles publiques. C'est le commencement de la période où la presse, asservie, ne pourra plus prétendre à exercer sur l'opinion une autre action que celle que lui indiquera le Pouvoir. Des derniers restes d'indépendance lui seront peu à peu enlevés. Avec l'Empire, une sévère censureimposera silence non seulement à toute opposition, mais à toute velléité de réflexions. L'arbitraire irajusquà disposer de la propriété des journaux, dont le rôle ne consistera plus qu'à obéir au maître toutpuissant et à l'encenser, La direction de la Librairie veillera jalousement sur toutes les manifestations de la pensée. L'histoire même sera abolie, ou à peu près, avant Napoléon, o II faut, écrit un de» .nseurs, d'autres notions historiques aux généraons qui s'élèvent, et les souvenirs du passé doi- •nt céder à l'éclat du présent. » On interdit une tilde ^nr les généraux de la Révolution : « Elle tendrait à faire croire que c'était le républicanisme
<[ui inspirait l'ardeur guerrière de nos soldats. Les Français ont prouvé, sous les aigles impériales, que leur valeur ne s'élevait jamais aussi haut que lorsqu'ils versaient leur sang pour un souverain qu'ils aimaient. » Il n'est pas jusqu'aux livres <îlassiques qui ne soient suspects, et le vieux De viris illustribus, dans lequel tant de générations d'écoliers ont appris les rudiments du latin, doit faire place à VEpitome reruni gestarum a Napoleone Magno. Le latin lui-même ne doit plus servir qu'à glorifier Napoléon. Les Synonymes fran^ çais , un modeste traité qui ne semble pas bien subversif, ne trouvent pas grâce devant le directeur de la Librairie. On en arrive à trouver la grammaire insuffisamment docile. La niaiserie est sans borne. Un jeu d'enfants, le jeu des Rois, une sorte de loto, où chaque carton représente un souverain ayant régné sur la France, est d'abord défendu : on ne l'autorise qu'à cette condition : le carton faisant gagner le gros lot figurera un prince de la famille impériale. Jamais on n'a été aussi loin dans l'abus de la force.
Dans ces conditions, la presse politique n'existe plus. Les journaux autorisés, toujours sur le coup d'une suppression, d'ailleurs, insèrent les communications rédigées au ministère de la police générale. Le monument élevé à Etienne ne peut faire oublier les fonctions, relevant de ce ministore, qu'il exerça sous l'Empire, installé, par la volonté impériale, au Journal des Débats, devenu, par ordre, le Journal de l'Empire. Les articles littéraires sont épluchés : on y découvre des allusions, le fait de les découvrir fùt-il blessant pour l'Empereur.
La gloire extérieure a pour contraste cette oppression à l'intérieur.