‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 38 sur 171 · L'IMPOLITESSE · texte numérisé non relu

L'IMPOLITESSE

... Une autre maladie de l'esprit, qui demande des remèdes d'autant plus prompts qu'elle fait un progrès plus général, c'est l'impolitesse, infirmité avec laquelle on vit longtemps. Un plus mauvais plaisant que moi dirait que c'est vivre sans savoir vivre. Je ne parle pas de cette impolitesse qui vient de la sécheresse du cœur, de l'égoïsme ou de la stupidité, car les vices révoltent et sont incurables; mais on peut s'amuser à signaler les ridicules, parce qu'on a toujours l'espoir d'en dégoûter ceux qui les possèdent. L'impolitesse que je traite vient d'un jugement faux, d'un amour-propre mal entendu. On la distingue par plusieurs signes, les mots et les choses, les manières et l'expression. Celui qui a la maladie de l'impolitesse est un jeune homme de vingt ans : il entre dans un salon et salue du menton, absolument comme ces figures grotesques qui, de la Chine, arrivaient sur les cheminées de nos grandspères et qu'on à connues sous le nom de « pagodes consultantes ». A l'âge de tout apprendre, il croit tout savoir; à l'âge d'écouter, il parle sans cesse; manquant au précepte de Saint-Evremond, qu'il n'a pas lu, il ne laisse pas avoir de l'esprit aux autres. Les faire valoir est, à plus forte raison, un secret qu'il ignore, ce secret que les hommes et surtout les femmes aimables possèdent si bien et dont on leur sait si bon gré !

J'observe, en passant, que, quelque blâmable que soit l'impolitesse, ce n'est point au tribunal des femmes que Je traduirai un coupable de vingt ans.

Il y arriverait quelque avocat qui ne manquerait pas de dire que l'homme de cinquante ans dont la polifesse est citée pour exemple a été blâmé aussi dans sa jeunesse pour la. liberté de ses manières, ses airs méprisants et son oubli des égards. Ce n'est là qu'un sophisme; les femmes ne sauraient raisonner sur une maladie à laquelle elles ne sont point sujettes. Il faudrait qu'elles fussent bien impolies pour paraître telles; l'intention ne leur suffirait pas. Dans leur bouche, les mêmes mots ne signifient pas les mêmes choses, et, même quand elles ne le veulent pas, elles sacrifient aux grâces.

Mais, aujourd'hui, l'impolitesse n'est plus le travers que l'âge corrigeait. Elle semble vouloir devenir une maladie contagieuse et prendre un caractère dominant. Une de ses causes ne se trouverait-elle pas dans la politesse excessive de nos pères? Leurs enfants sont impolis, par la même loi de nature qui donne à un avare un fils prodigue.

Il fut un temps où l'on écrivait à ses égaux et même à ses inférieurs qu'on avait Yhonneiw d'être, qu'on était avec respect, etc., ce qui était toujours obligeant et n'engageait à rien, car on ne le prenait jamais à la lettre. C'était un protocole usité et sans conséquence, bon à observer, puisqu'il était établi et que les nations ne changent pas de formules impunément. Dieu préserve nos plus grands ennemis de substituer jamais à ces mots : Your most obedient, ceux de « salut et fraternité »!

... Si les gens impolis d'aujourd'hui avaient été bien élevés, on pourrait croire qu'ils ont lu dans Addison « que les siècles les plus polis ont été les moins vertueux ». Posons donc avec eux l'axiome que la vertu est en raison inverse de la politesse, quand noas disons d'un particulier : a Voilà uu jcune homme bien vertueux, » chacun saura ce que nous voulons dire.

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Après les jeunes gens de vingt ans, qui prati- <juent sans théorie, viennent des sages d'une espèce particulière, qui se croient plus graves, plus sensés ot qui semblent avoir pris l'impolitesse en système. Ils disent « que la politesse est l'art d'imiter les vertus sociales qu'on n'a pas ». Je leur demande ^'écouter, non pas Duclos, qui n'aimait personne, juais Saint-Evremond, qui avait tant d'amis. « Rien n'est plus honteux, dit-il, que d'être grossier.» La politesse est un mélange de discrétion, de civilité, <le complaisance et de circonspection, accompagné d'un air agréable répandu sur ce qu'on dit, et, comme 4.ant de choses sont essentiellement nécessaires pour avoir de la politesse, il ne faut pas s'étonner si elle -est rare. Saint-Evremond nous a révélé le secret des gens impolis par système : l'impolitesse n'est que l'aveu tacite de l'amour-propre méconnu. Par orgueil on veut paraître, et, de peur de ne pas plaire assez, on déplaît par calcul : ce qui prouve le défaut de jugement et la petitesse d'esprit.

Que sera-ce si l'impolitesse accompagne l'autorité, si elle empêche d'ajouter du prix à une grâce •et d'adoucir un refus? On peut, dans une grande place, être négatif comme Sully, mais rien n'oblige 41 être aussi impoli que le cardinal Dubois. Dans quelque rang que l'on soit, la politesse vient du -cœur, elle ne le calomnie pas plus que l'impolitesse ine prouve le caractère.

... Chacun sait bien qu'un homme honnête n'est pas toujours un honnête homme, mais cela ne prouve rien en faveur de l'impolitesse. Les bons esprits ■dans tous les pays ont soumis les préjugés aux raisonnements, et la politesse a trouvé grâce devant eux. Le Spectateur anglais a peint ['homme comme il n'y en a pas, et donne la politesse pour compagne à la vertu.

Addison cherche cet inconnu : Chesterfield l'a

trouvé, et il le nomme dans ses leçons à son fils : t J'ai toujours pensé, dlt-il, qu'un Français qui réu« nit un fond de vertu, de jugement et d'instruction à la politesse et la bonne éducation qu'on reçoit dans son pays, est la perfection de la nature humaine. » Voilà ce qu'était le Français du temps passé; voilà ce que le Français d'aujourd'hui peut et doit être... La politesse rend le joug plus léger, l'obéissance plus facile. la vie plus douce et le bonheur de tous mieux assuré.

(21 novembre 1806.)

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