‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 40 sur 171 · NERON... MAIS TACITE · texte numérisé non relu

NERON... MAIS TACITE

Il y a des genres de littérature qui semblent appartenir à certaines époques de la société : ainsi la poésie convient plus particulièrement à l'enfance des peuples, et l'histoire à leur vieillesse. La simplicité des mœurs pastorales ou la grandeur des mœurs héroïques veulent être chantées sur la lyre d'Homère; la raison et la corruption des nations civilisées demandent le pinceau de Thucydide. Cependant la Muse a souvent retracé les vices des

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hommes; mais il y a quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes mêmes en paraissent embellis : l'historien seul peut les peindre sans en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence, de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du Monde. Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur des Annales; bientôt il ne fera voir dans le tyran déiGé que l'histrion, l'incendiaire et le parricide : semblable à ces premiers chrétiens d'Egypte qui, au péril de leurs jours, pénétraient dans les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire ténébreux la Divinité que le Crime offrait à l'encens de la Peur, et traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un Dieu, quelque monstre horrible.

Mais si le rôle de l'historien est beau, il est soutint dangereux! Il ne suffit pas toujours, pour peindre les actions des hommes, de se sentir une àme élevée, une imagination forte, un esprit fin et juste, un cœur compatissant et sincère : il faut encore trouver en soi un caractère intrépide, il faut être préparé à tous les malheurs, et avoir fait d'avance le sacrifice de son repos et de sa vie.

Toutefois, il est des parties dans l'histoire qui ne demandent pas le même courage dans l'historien. Les Voyages, par exemple, qui tiennent à la fois de la poésie et de l'histoire, comme celui que nous annonçons, peuvent être écrits sans péril. Et néanmoins les ruines et les tombeaux révèlent souvent

des vérités qu'on n'apprendrait point ailleurs; car la face des lieux ne change pas comme le visage des hommes : Non ut hominum vultus, ita locorum faciès mutantur.

[Mercure de France, 4 juillet 1807.)

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