‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 42 sur 171 · L'AUTEUR MECONTENT · texte numérisé non relu

L'AUTEUR MECONTENT

J'étais, vendredi dernier, geul, au bureau de la rédaction de la Gazette de France, occupé à corriger l'épreuve de mon dernier article. Enfonce dans le grand fauteuil de cuir noir, devant une table

couverte de brochures nouvelles, de journaux et de manuscrits, lisant avec attention, et la plume à la main, quelques bandes imprimées, il était tout simple qu'un étranger me prît pour le rédacteur du journal, et qu'une méprise me donnât l'idée de profiter des autres.

Un gros homme à voix aigre, à face jaunâtre, ouvrit brusquement la porte et me demanda d'un ton brusque et impérieux si j'étais le rédacteur de la Gazette. — Je commence par vous prévenir qu'il y a des questions et des gens auxquels je ne me crois pas obligé de répondre. — Et moi, je vous préviens que je suis un homme tout franc, et qui dit tout ce qu'il pense. — Tant pis pour vous, monsieur, un excès de franchise est quelquefois une indécence comme la nudité; mais enfin de quoi s'agit-il? — D'un article de journal, dont l'auteur est nécessairement un ignorant, puisqu'il n'a pas su apprécier mon ouvrage sur les Révolutions du Kamtschatka ; il m'a tout contesté, jusqu'au mérite du style, sur lequel il n'y a qu'une voix. — En comptant la vôtre, peut-être. Quoi qu'il en soit, monsieur, votre livre et les critiques qu'on en a faites forment les pièces d'un procès dont le public est le seul juge; si vous m'en croyez, vous attendrez son arrêt sans attacher trop d'importance aux conclusions des journalistes, qu'il ne ratifie pas toujours. — Je ne me paye pas de phrases banales; on m'a fait une insulte dans ce journal, et j'en aurai raison d'une manière ou de l'autre. — Quelle est cette manière et quelle est l'autre? — Vous insérerez dans votre journal un désaveu formel de l'article dont je me plains (le voici tel qu'un homme de lettres de mes amis l'a rédigé), ou, parbleu ; vous vous brûlerez la cervelle avec moi. — Permettez-moi de vous dire qu'on peut se dispenser de vous rendre ce dernier service, car votre

cerveau me paraît déjà passablement brûlé; mais, pour Dieu, ne nous mettez pas dans l'alternative de mourir ou de dire du bien de vos Révolutions du Kamtschatka ; car nous serions gens à préférer la mort...

11 ne me donna pas le temps d'achever, et sortit en fermant la porte avec violence. Je fus curieux de connaître l'écrit qu^il m'avait présenté si galamment : c'était une petite note apologétique en quatre pages, dans laquelle l'ami de l'auteur, ou probablement l'auteur lui-même, marque sa place entre Tacite et Bossuet; où l'on prouve qu'il a plus de profondeur que Montesquieu ; des aperçus plus fins, plus philosophiques que Voltaire; un style plus énergique que celui de Vertot, plus élégant que celui de Saint- Real, et qu'il joint à tous ces avantages l'impartialité de Duclos et de Robertson.

{L'Hermite de la chaussée d'Antin, 1812.)

KERATRY

La longue existence de A. II. de Kératry le mêla à bieit des évolutions poliliques. Député du Finistère sous la Restauration, il siégea sur les bancs de l'opposition libérale. 11 accentua son attitude dans le Courrier français, et fut, en juillet, parmi les signataires des ordonnances. Il avait aidé à l'avènement de Louis-Philippe : il néprouva pas les déceptions de beaucoup de ceux qui avaient contribué à établir le nouveau gouvernement, et il ne cessa de le soutenir même dans ses fautes. La Révolution de 1848 le déçut profondément, et, membre des assembléesqui la suivirent, il montra son animosité contre les institutions républicaines. Où était le libéral de jadis.'

Pendant le silence imposé par l'Empire aux écrivains politiques, Kératry, qui écrivait des poèmes et des fantaisies philosophique», avait pris part à la rédaction des feuilles littéraires que tolérait encore le gouvernement. Les sujets généraux et ne j)ouvant prêter à la moindre allusion étaient les seuls qu'il fût permis de traiter dan» le Publiciste et dans le Mercure, qui toutefois finirent pai* ne pas échapper, eux aussi, aux rigueurs du régime.

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