‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 43 sur 171 · GENS DE LETTRES D'AUTREFOIS · texte numérisé non relu

GENS DE LETTRES D'AUTREFOIS

Les gens de lettres d'autrefois connaissaient mieux que ceux d'aujourd'hui les douceurs de l'amitié. Les mémoires du temps nous apprennent l'impor-

tance qu'ils attachaient à rester fidèles aux liaisons déjà rormées. Celui qui se fût aftranchi le premier des devoirs qu'elles imposent, se fût rendu coupable d'un tort grave aux yeux de tous; de là le soin que quelques-uns ont mis à s'en détendre. L'épigramrae sortait pourtant de l'encrier, le sarcasme s'échappait des lèvres; mais la bienveillance était au tond des cœurs, et, quand ou avait besoin d'y recourir, on ne la cherchait pas en vain. Ces contradictions s'expliquent : les écrivains vivaient plus entre eux qu'aujourd'hui. Membres épars d'une seule famille, se traitant comme tels, ils avaient divers points de réunion qui leur manquent à présent. Ils se rencontraient à la table des grands seigneurs, des financiers, des femmes aimables, et quelquefois des hommes d'Etat, où, condamnés à avoir de l'esprit à tout prix et à le dépenser en argent comptant, ils ne s'épargnaient pas toujours.

Lorsqu'un bon mot devient une bonne fortune, lorsque ce bon mol doit circuler pendant une semaine au moins dans la capitale et partir ensuite en poste pour la province, le sacrifice en serait trop pénible pour qu'on pût raisonnablement l'exiger. L'arc ayant été tendu, il faut que le trait se décoche, dût le voisin en souflrir; mais comme la flèche n'a point été trempée dans des sucs vénéneux, la plaie tardera peu à guérir. Le souvenir seul en restera, et c'est ce qu'il faut. Ainsi la surveillance s'étendait plus aux procédés qu'aux paroles.

Moins nombreux qu'on ne le suppose, les mêmes gens de lettres se retrouvaient au café Procope, maintenant Zoppé, du nom de son dernier propriétaire, et au café de la Régence, qui n'a pas changé de dénomination. Là, leur gaieté plus vive et plus bruyante avait moins d'amertume, parce qu'elle était improvisée; on n'était plus exposé à se blesser eo se caressant; mais, avec plus de bienveillance

peut-être, on se ménageait moins. Celui qui se sentait frappé du coup dont il n'avait pu éviter l'atteinte, applaudissait à l'adresse de l'assaillant, avec l'espoir de prendre prochainement sa revanche. Il épiait le moment de celle-ci, il le saisissait. Un cliquetis d'armes, un feu d'étincelles, étonnaient, éblouissaient le spectateur. Ces jeux, pittoresque délassement de l'esprit, se prolongeaient au spectacle, où il n'était pas rare de voir les doyens du Parnasse français, groupés tantôt au coin de la reine, tantôt à celui du roi, quand ils ne se rassemblaient pas au foyer des trois principaux théâtres, agiter dans les entr'actes ■des questions de prééminence littéraire, grands intérêts du temps ; dissertersur le mérite des anciens €t des modernes, querelle interminable, puisque les qualités sont toujours relatives aux besoins des siècles où elles se produisent ; rappeler à leur mémoire les traditions de notre scène, héritage de chaque génération d'acteurs; comparer le ton donné à tel couplet dans des époques diverses; opposer le jeu de la Clairon à celui de la Dumesnil, Préville à Dazîncourt. Mole à Fleuri, dont le talent commençait à poindre; se passionner pour Gluck ou Piccini, instruire la jeunesse qui les écoutait en silence, €t la former à cette science du goût français, dont elle semble aujourd'hui avoir répudié la succession.

Tel était, avant la révolution de 1789, l'emploi des heures de l'homme de lettres, jusqu'aux soupers qui suivaient immédiatement le spectacle et qui se prolongeaient dans la nuit. Pour plusfeurs, le signal de la retraite devenait celui du retour à leur cabinet. Echauffée par les objets qu'ils avaient passés en revue, par les émotions qu'ils avaient éprouvées, par une connaissance plus intime de la nature humaine, dont, au milieu du choc des passions et des amours-propres, des traits de caractère leur avaient

révèle le secret, leur imagination revenait sur les idées du jour, les contrastait, les combinait entre elles et y saisissait ces éléments de beautés qui ne semblent avoir été trouvées que parce qu'elles ont été auparavant l'objet d'une méditation profonde.

L'époque de laReslaiiration est celle des grandes luttes de la tribune et celle des grandes polémiques. La presse se réveille, reprend son rôle, discute des principes, agite des idées. Deux partis essentiels s'opposent l'un à l'autre : celui qui, avec le rétablissement des Bourbons, prétend effacer jusqu'au souvenir de la Révolution, et le parti libéral. Les passions politiques sont, d'un côté et de l'autre, ardemment soulevées. Dans le parti royaliste luimême, c'est le conflit entre les « ultra » et ceux qui ne croient pas à la nécessité de perpétuelles mesures d'exception. Les monarchistes exaltés en arrivent à reprocher à Louis XVIII et de penser révolutionnairemcnt ».

L'intolérance ne tarde pas à provoquer l'arbitraire. Les journaux libéraux poursuivis, ruinés, suspendus, menacés de suppression, souvent supprimés en effet, soumis, en diverses périodes, au régime de la censure, se débattent dans toutes les entraves, connaissent toutes les rigueurs. L'Empire avait décrété le silence : sous la Restauration, c'est le régime des lois de circonstances, restreignant sans cesse ce qui reste du droit décrire et cherchant à briser, sous les condamnations, les plumes indépendantes. Elles résistent cependant, elles attestent, malgré tout, qu'il est devenu impossible d'étouffer tout à fait les voix de l'opinion. L'histoire de la Restauration peut s'écrire par ses

lois sur la presse et par ses innombrables procès de presse. C'est à cette question de la liberté de la presse que reviennent constamment les débats parlementaires, dont l'élévation contraste .avec les réquisitoires passionnés d'un procureur du roi tel que M. de Marchangy, réquisitoires qui sont demeurés les documents les plus singuliers pour montrer comment on transfigurait un article de journal en « écrit séditieux ».

L'opposition, malgré tous les obstacles, poursuivait ses campagnes avec courage, avec ingéniosité aussi, en usant d'artifices, comme la Minerve, à laquelle collaborait Benjamin Constant. La publication paraissait à des dates indéterminées et échappait ainsi aux réglementations de la presse. Le ournal libéral combattu par le pouvoir, proscrit par lui, renaissait sous des formes diverses. Les difficultés suscitaient des armes nouvelles, dans cette bataille de quinze ans, où le gouvernement n'incriminait pas seulement les actes, mais encore les « tendances ». Les brillants plaidoyers des avocats des journalistes traduits devant les tribunaux reprenaient les arguments des articles déférés à la justice. La presse, en dépit de tout, attestait sa puissance, et c'est elle, en 1830, qui devait avoir raison du régime qui, tout en lui ayant été si rude, n'avait pu empêcher les manifestations des talents les plus vigoureux. « Vos lois, avait dit Royer-Collard dans un de ses discours, seront vaines. » Les événements devaient justifier cette prophétie d'un royaliste de la première heure, amené, par l'excès des mesures répressives, à protester contre elles et à exposer ironiquement les conceptions ministérielles en matière de presse : « Plus d'écrivains^ plus de journaux, plus d'imprimeurs. » C'est ce qu'avait dit aussi, à la Chambre des députés, Casimir Périer, raillant amèrement le projet du minis-

tère Villèle : « Autant vaudrait proposer un article unique, qui dirait : « L'impriuierie est supprimée en « France. » Et Chateaubriand , qui n'était plus le Chateaubriand de 1815, appelait ces lois contre la presse « des lois vandales ».

Cest l'honneur du journalisme libéral de la Restauration que d'avoir été inaccessible au découragement, d'avoir sans cesse trouvé des ressources nouvelles de dialectique et d'esprit, de s'être opposé à la manœuvre gouvernementale qu'une caricature d'alors traduisait ainsi : « En arrière, marche! » Au demeurant, selon le mot de Royer-CoUard, tout avait été vain contre la presse : elle n'avait fait que grandir et prendre une force d'action plus considérable. C'est la période où, inspirée seulement par des idées, désintéressée, non industrialisée encore, elle représente vraiment la conscience nationale.

Les noms des signataires de la protestation fameuse contre les ordonnances, le 2G juillet 1830, doivent être ici rappelés : Thiers, A. Carrel, Mignet, Chambolle, Peysse, A. Stopfert, Dubochet, Rolle, Gauja {yational); Evariste Dumoulin, Cauchois- Lemaire, Aunée {Constitutionnel) ; Châtelain, L. de Jussieu, Avenel, J.-F. Dupont, Guyct, Moussette, de la Pelouze (Courrier français); Ch. de Rémusat, Dejean, de Guizard , Pierre Leroux {le Globe); Baude, Busoni, Barbaroux, Haussmann, Dussart, Cosle, Senty, Billiard {Temps); Larréguy, Bert, (Commerce): Léon Billet {Journal de Paris); Fabre, Ader {Tribune des Départements); Sarrans {Courrier des électeurs); Bohain,N. Roqueplan {Figaro); Vaillant (le Sylphe).

Aux débuts de la Restauration, Comte et Dunoyer avaient fondé le Censeur^; Benjamin Cons-

1. Le Censeur devint quotidien en 1819, et à ses rédacteurs a'adjoigaireot Augustia Thiurrv. S.iv. Duuoyer, Châtelain.

tant, Jay, Tissot, de Jouy, Etienne, rédigeaient la Minerve; Chevalier et Regnaud, la Bibliothèque his' torique, atteinte par un des premiers procès de presse. Benjamin Constant se retrouvait aussi à la Renommée, avec Pages, Aignan et de Jary; le Miroir, qui, en 1821, fut défendu par Dupin , avait pour collaborateurs Arnault, de Jouy, Dupaty; le Courrier français, poursuivi pour ses tendances, avait pour principaux inspirateurs Manuel et Kératry.

Le Journal des Débats, qui connut, lui aussi, des poursuites, malgré le loyalisme monarchique de Bertin aîné, son directeur, évolua de plus en plus avec Salvandy, Saint-Marc Girardin, Sylvestre de Sacy, Béquet (l'auteur de ce conte célèbre : le Mouchoir bleu) vers les idées libérales. Guizot, pendant quelques années, avait, dans les Archives, représenté le parti doctrinaire.

Du côté des royalistes ardents, c'était BrifTaut, Sévelinges, Lassalle (la Gazette de France), Michaud, Laurentie, d'Espinouze, Fiévée , Merle (la Quotidienne), de Bonald [\e Journal royal)', l'exalté Martainville, Nodier, H. de Bonald (le Drapeau blanc). Le Conservateur, s'opposant à la Minerve, avait à sa tète Mathieu de Montmorency, de Yitrolles, de Polignac, Lamennais.

Au Globe débutait un jeune écrivain au nom encore inconnu : il s'appelait Sainte-Beuve.

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