‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 45 sur 171 · LE RETOUR DE L'ILE D'ELBE · texte numérisé non relu

LE RETOUR DE L'ILE D'ELBE

Les proclamations de Buonaparte ne sont point celles d'un prince qui se croit des droits au trône ; elles ne sont pas même celles d'un factieux qui s'efforce de tenter le peuple par l'appât de la liberté; ce sont les proclamations d'un chef armé qui fait briller soq sabre pour exciter l'avidité de ses satellites, et les lancer sur les citoyens comme sur une proie.

C'est Attila, c'est Gengis-Kan, plus terrible et plus odieux, parce que les ressources de la civilisation sont à son usage; on voit qu'il les prépare pour régulariser ce massacre et pour administrer le pillage; il ne déguise pas ses projets; il nous méprise trop ponr daigner nous séduire.

Et quel peuple, en effet, serait plus dig-ne que nous d'être méprisé, si nous tendions nos bras à ces fers? Apres avoir été la terreur de l'Europe» nous en deviendrions la risée; nous reprendrions un maître que nous avons nous-mêmes couvert d'opprobres. Il y a un an, nous pouvions nous dire entraînés par l'enthousiasme ou trompés par la ruse. Aujourd'hui, nous avons proclamé que nos yeux étaient ouverts, que nous détestions le joug de cet homme. C'est contre notre vœu connu, déclaré, répété mille fois, que nous reprendrions ce joug eifroyable ; nous nous reconnaîtrions nous-mêmes pour une nation d'esclaves; notre esclavage n'aurait plus d'excuse, notre abjection plus de bornes.

Et, du sein de celte abjection profonde, qu'oserions-nous dire à ce roi que nous aurions pu ne pas rappeler : car les puissances voulaient respecter l'indépendance du vœu national; à ce roi que nous avons attire par des résolutions spontanées sur la terre où déjà sa famille avait tant souffert? Lui dirions-nous : « Vous aviez cru aux Français; nous vous avons entouré d'hommages, et rassurépar nos serments. Vous avez quitté votre asile, vous êtes venu au milieu de nous, seul et désarmé. Tant que nul danger n'existait, tant que vous disposiez des faveurs et de là puissance, un peuple immense )us a étourdi par des acclamations bruyantes. > ous n'avez pas abusé de son enthousiasme. Si vos ministres ont commis beaucoup de fautes, vous avez été noble, bon, sensible. Une année de votre règne n'a pas fait répandre autant de larmes qu'un seul jour du règne de Buonaparte. Mais il reparaît sur Textrcmité de notre territoire, il reparaît, cet homme teint de notre sang, et poursuivi naguère par nos malédictions unanimes. Il se montre, il menace, et ni les serments ne nous retiennent, ni vos vertus ne nous imposent, ni votre conliance ne uous

attendrit, ni la vieillesse ne nous frappe de respect. Vous avez cru trouver une nation, vous n'avez trouvé qu'un troupeau d'esclaves parjures. »

Non, tel ne sera pas notre langage. Tel ne sera du moins pas le mien. Je le dis aujourd'hui sans crainte d'être méconnu : j'ai voulu la liberté sous diverses formes; j'ai vu qu'elle était possible sous la monarchie; j'ai vu le roi se rallier à la nation; je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir d'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse. Mais ce n'est point le sort qui nous attend. Ces guerriers qui, durant vingt -cinq années, ont couvert la France d'une immense gloire, ne seront pas les instruments de la honte nationale. Ils ne vendront pas leur patrie qui les a admirés et qui les chérit. Trompés un instant, ils reviendront aux drapeaux français. Affligés de quelques erreurs dont ils furent victimes, ils voient ces erreurs réparées. Ils ont pour guides leurs anciens chefs, leurs frères d'armes, ceux qui les conduisirent si souvent à la victoire, ceux qui, connaissant leurs services, aideront le monarque à les récompenser. L'égarement d'un jour doit être oublié. Ils ont peut-être ignoré leurs propres fautes. La nation les ignorera comme eux, pour se rappeler leur valeur admirable et leur immortelle renommée.

{Journal des Débats, 19 mars 1815.)

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