‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 47 sur 171 · PARIS A LA FIN DE JUIN · texte numérisé non relu

PARIS A LA FIN DE JUIN

Quoique les spectacles soient un besoin pour les Français, et plus particulièrement pour les Parisiens, il est cependant des circonstances qui neutralisent leur attrait naturel. Il ne faut rien moins que la présence des armées ennemies aux portes de la capitale pour attirer notre attention sur le moment possible et peut être prochain d'une invasion. Les soporifiques malheurs à'' Almazan et à'Ormosa, les facétieuses espiègleries de Crispin, les romanesques amours de Félicie, sont d'un bien faible intérêt auprès des grandes pensées qui occupent en ce moment six cent mille têtes dans Paris; aussi le plus mauvais journal jouit de plus de faveur que la meilleure pièce, et le Patriote de 89 lutte môme avec avantage contre une affiche de spectacle. Il n'est pas un opéra de Quinault qui puisse faire oublier les fortifications de Montmartre, et pas une comédie de ]\Iolière qui soit digne de soutenir la comparaison avec une séance de la Chambre des représentants. Il faut convenir que les scènes qui nous environnent sont assez dramatiques pour nous faire oublier que depuis plusieurs jours tous les théâtres de la capitale sont fermes; elles occupent assez notre curiosité pour ne pas lui permettre de regretter Talma, Monrose, Brunet et la Pie de Palaiseaa; et les événements qui se passent sous nos yeux offrent une réunion variée de tous les genres de comique et de toutes les nuances de pathétique; le burlesque se trouve à côté du sérieux, le gai à côté du larmoyant, et le plaisant tout à côté de l'atrocité. Depuis huit jours Paris présente l'aspect le plus singulier. Environné de troupes ennemies, livré presque à ses seules res-

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«ïonrces, réaniarsant dans son enceiate les seuls léfenseups sur lesquels il puisse compter, il voit les destinées de la France confiées aux débris d« la plus brave armée dil ra61ide. Les vainqueurs de Vienne, do Berlin, de Rome, de Madrid, de Moscow, défendent aujourd'hui les murs de la capitale de la France, et ces Léouidas français vont, par leur dévouement, préparer peut-être les immenses résultats d une nouvelle Salamiue. Voilà un sujet digue de Melpomèuc, et jamais la Muse tragique ne nous arracha des larmes pour de plus grands intérêts.

Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,

N a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée.

Jamais les destinées de Troie et racharncmeut des Grecs ne pourront être comparés à notre moderne Iliade, ou les Hertor ne nous manqueront pas, et où Ion trouve chez les ennemis au moins autant d'Ulysse que d'Achille.

Auprès de cette grande et belle épopée vient se placer la ridicule anecdote de M. Merlin*. Jamais les iinnales burlesques des Variétés n'ont offert une mystification plus comique : quelle est la pièce du théâtre de Brunet, sans en excepter même Je fais mfis farces, qui puisse être comparée à l'aventure nocturne de M. Merlin? Les sages précautions lie la portière de M. Merlin, le sang-froid héroïque le >!•"« Merlin, l'indécision grotesque du repré- -»>ntnnt et l'audace du cocher de fiacre, sont des ' araclores dignes de la majesté de Dumollet et de «iadet-Houssel; et puisque le récit des événements «le cette nuit fameuse a déridé le front soucieux de nos représentants, et réjoui pendant deux heures

1. AlliiHion h une avonturo. qui sembla avoir défrayé les con- ^ •-■rsattoriA parisiennes, do Merlin d>! Douiii, qui, pendant les • ! 'Ut Jours, t't.-iit redevenu procureur j{ouéral a la Cour de cas** ftjtion et f.ti»4it partie du la Cliauibro des représentants.

cette auguste assemblée, je suis porté à croire qu'elle pourrait fournir une fort bonne parade au théâtre des Variétés.

Laissant de côté M. Merlin et sa portière, l'attention se porte sur un tableau d'un autre genre d'intérêt; les effets forcés du mélodrame n'ont Jamais excité la pitié qu'on éprouve en voyant la population entière des campagnes venant chercher dans le sein d'une ville assiégée un asile contre la fureur des ennemis; le paisible laboureur enlevant à la rapacité du soldat les tristes débris de sa modeste fortune, et réunissant sur la charrette de la ferme sa famille, ses meubles, ses outils aratoires, quelques bottes de foin pour la nourriture du cheval qui lui reste, et quelques poignées d'herbage pour la vache nourricière de la famille; les yeux en pleurs, ces malheureux villageois traversent Paris avec inquiétude, sans savoir s'ils retrouveront encore la chaumière qu'ils ont abandonnée. A côté de ce tableau de douleurs, l'insouciance des Parisiens contraste de la manière la plus choquante. Depuis l'optimisme de Collin, on n'a rien vu de plus original que le caractère des bourgeois : environnés des apprêts de la guerre, entoures d'appareils de mort et de dévastation, ayant sous les yeux, depuis huit jours, le spectacle effrayant des blessés qui traversent continuellement les boulevards, les impassibles habitants de Paris se livrent sans crainte à leurs distractions habituelles; les promenades sont encombrées, les lieux publics plus fréquentés que de coutume; la musique des orgues et des vielles se mêle au bruit du canon qui gronde dans la campagne. On court lire en même temps un bulletin de l'armée et l'affiche de Tivoli; l'ascension du cerf Azor occupe beaucoup plus que j'arrivée de l'avant-garde russe; et les forlilîcations de Montmartre et de Saint-Chaumont sont l'objet

d'une promenade comme les Tuileries et le Jurdia Turc. Les femmes les plus élégantes se montrent à Cobleutz et chez Torloni; et les mouvements de troupes et d'artillerie qui traversent Paris, pendant toute la journée, ne peuvent pas même faire prévoir aux Parisiens qu'il peut arriver tel événement qui terminerait de la manière la plus terrible cette effrayante situation.

[Le Nain jaune, juin 1815.)

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