ANTHOLOGIE DU JOLR^ALISME
de lui, en faisant allusion à un léger défaut de construction de son visage : « Il a le uez tourné, mais toujours du bon côté. »
A côté de ces correspondances (parmi lesquelles on pourrait encore citer celle de La Harpe), il v avait aussi, se rattachant à l'histoire de la presse naissante, les correspondances qui étaient des manières de revues, comme V Espion anglais, ne s'attachant qu'à un seul objet d'actualité, traité avec abondance, tantôt pamphlets, tantôt commentaires sur un événement. Et dans toutes ces publications qui s'imprimaient généralement en Hollande, ne pouvant prétendre qu'à une cui'iosité éphémère, c'était déjà le ton du journal et sa vivacité. Le journal était tout armé et n'avait plus à s'improviser au moment où la liberté allait lui donner son essor.
Eu dépit depériodes de vicissitudes, il allait jouer un rôle de plus en plus important, en représentant une force avec laquelle, eu fin de compte, tout doit se mesurer : l'Opinion.
Il devait, dans les heures graves où le salut du pays était en jeu, être, lui aussi, un combattant, — se contraignît-il à accepter une discipline qui pesait à son fougueux tempérament, — et, propageant le sentiment du droit, soutenant et stimulant les énergies, exaltant les héroïsmes,llétrissant les crimes et les manoeuvres de l'ennemi, apportant des ressources de clairvoyance et de lucidité dans l'œuvre de la défense, s'attester, plus que jamais, comme un indispensable élément de la vie nationale.
Avec la Révolution, le journal, qui n'a été jusquelà qu'aux ordres du Pouvoir, devient lui-même une puissance. 1788, dans l'efTervescence des esprits, est l'année de la brochure, du pamphlet, du mémoire véhément; 1789 est l'année du journal, conquérant sa liberté, même avant le 14 juillet. Dès le mois de juin, ce sont le Journal des Etats généraux, de Mirabeau ; le Courrier de Versailles à Paris, de Gorsas; le Point du jour, de Barère; le Patriote français, de Brissot. Puis voici, paraissant presque en même temps, le Journal politique national, auquel collabore Rivarol ; le Bulletin de l'Assemblée nationale, de Maret, — le futur duc de Bassano; — les Annales patriotiques, de Mercier et Carra ; les dévolutions de Paris, de Prudhomme etLoustalot; V Orateur du Peuple, de Fréron, la Gazette nationale, fondée par l'éclectique Panckoucke ; le Journal des Déhats et Décrets, dont l'idée appartient à Gaultier du Biauzat (le prix de l'abonnement est de 10 livres pour deux mois pour tout le royaume); \e Journal de la Société de 1789, dont André Chénier est l'un des rédacteurs; la Chronique de Paris, où Condorcet exprime ses idées; les Iié%'olutinns do France et de Brabant, de Camille Desmonlins;
I*ubliciste parisien, de Maral, qui, à partir du .-.xième numéro, deviendra VAmi du Peuple, pour prendre ensuite d'autres titres, etc. Le Journal ' '"lé rai de la rour rt dr In ville, plus connu sous
le titre de Petit Gaultier, les spirituels Actes des Apôtres (c'est des apôtres de la Révolution qu'it s'agit), la Gazette de Paris, de Rozoy, puis l'Ami' du Roi, de l'abbé Royou, etc. , représentent les luttes^ des royalistes contre les idées qui acqtiièrent chaque jour plus de hardiesse et plus de force. On ne saurait dénombrer ici ces publications périodiques, dont beaucoup sont éphémères et dont les titres îîOnt souvent singuliers : il faut renvoyer aux travaux bibliographiques de M. Maurice Tourneux. loutes les opinions, toutes les nuances d'opinions, sont représentées. « Aujourd'hui, dit un contemporain, les journalistes exercent le ministère public : ils dénoncent, décrètent, règlent à l'extraordinaire, absolvent et condamnent. Tous les jours ils montent à la tribune, et il est parmi eux des poitrines de Stentors. Les places pour entendre l'orateur ne coûtent que deux sols. Les journaux pleuvent tous les matins comme la manne du ciel, et cinquante feuilles viennent chaque jour éclairer i'horizon. » C'est un prodigieux mouvement d'idées. La presse a fait état de sa liberté, même avant la séance du 26 août 1789 où l'Assemblée nationale la décrète. Cependant, comme les limites de celte liberté ne sont pas encore déterminées, c'est la municipalité de Paris qui agit a contre les imprimés calomnieux propres à produire une fermentatiou dangereuse ». Le 28 septembre, Marat est dénoncé au procureur du roi, et ses presses sont saisies. Dans cette période, la question des abus commis par la voie de la presse revient souvent, est résolue, à peu de jours de distance, dans des sens opposés. On révoque les mesures de rigueur, on en rétablit d'autres, qui ne sont pas exécutées. Cependant, en 1790, Camille Desmoulins et Fréron sont poursuivis et déférés au Chàtelet. La constitution de 1791 établit les cas où les poursuites peuvent être
rcées : les circonstances donnent aux lois peu ction.
Après le 10 août, la plupart des journaux royalistes disparaissaient, à la fois par les mesures prises par le Conseil général de la Commune et ea raison du mouvement irrésistible de l'opinion. Cependant, quelques feuilles à tendances monarchiques se substituent à celles qui ont été supprimées ou ont abandonné le combat : le Bulletin de Paris ou Feuille du Matin, Y Avertisseur, le Journal Français, de Nicolle de Ladevèze. Mais la lutte n'est plus, bientôt, qu'entre journaux de la Gironde et journaux de la Montagne. Au Patriote, que dirige Brissot, au Courrier, de Gorsas, à la Sentinelle, de Louvet, au Thermomètre du jour, de Dulaure, aux Annales, de Carra, s'opposent les journaux de Camille Desraoulins,de Marat, deFréron, d'Hébert.
Puis, après la chute de la Gironde, — qui, elle même, avait forgé les armes par lesquelles elle devait périr, et, notamment, suscité le décret du 29 mars 1793, punissant de mort les écrits a provoquant à la dissolution de la Convention nationale », — c'est entre les vainqueurs de la veille que reprend la guerre. Elle se fait avec des moyens terribles, qu'enregistre le Bulletin du Tribunal criminel révo^ lutionnaire. Les « enragés » et les « indulgents » succomberont tour à tour : après Hébert et son Père Duchesne, Camille Desmoulins et son courageux Vieux Cordelier. Le Comité de salut public a sa presse officieuse, la Feuille du Salut public, que rédige Rousselin (c'est lui qui s'est acharné contre les comédiens-français après Tan'aire de Ptt' mêla), le Journal universel, d'Audouin, le Journal des Hommes libres, de Vatar, V Anti-Fédéraliste. Le Moniteur reçoit une souscription, avec cette restriction « que l'abonnement cessera aussitôt que le Afom/eur cesserait d'être composé dans le sens de
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la révolution républicaine ». Il y a, en l'an II, le Courrier de l'Egalité, le Républicain universel, la Montagne, etc., puis ce sont les journaux destinés aux armées, la Soirée du camp, à la rédaction de laquelle veille Carnot, le Bulletin général des armées et de la Convention, le Postillon des armées, etc. Mais, encore une fois, il ne peut s'agir ici d'une énumération qui dépasserait le cadre de cette rapide étude d'ensemble sur un sujet qui prêterait à tant de développements.
Du moins peut-on évoquer, si sommairement que ce soit, quelques figures caractéristiques, daiis les divers camps, à côté de celles dont le rôle historique est le plus connu. C'est, dans la première période de la Révolution, l'enthousiaste et généreux Elisée Louslalot, dont il sera question plus loin; c'est le pittoresque « Cousin Jacques » (Abel BelFroy de Reigny), qui salue avec des transports de belle humeur l'aurore de la Révolution dans les Lunes, « journal comme on n'en a jamais fait », où il se pique de donner des leçons de gaieté. Les Lunes se transforment en Courrier des Planètes, où le « Cousin Jacques » vaticine avec la même candeur.
C'est, plus tard, le journaliste royaliste Durozoy, le fondateur de la Gazette de Paris, le premier publicisle payant alors de sa vie ses convictions. Traduit en jugement quelques jours après le 10 août, non pour ses écrits, à la vérité, mais pour ses actes, inculpé de participation à un complot, Durozoy mourait avec une intrépidité dédaigneuse; c'est rin)pélueux, téméraire, brouillon, compromettant Suleau, rédigeant une feuille intitulée le Journal de M. Suleau, capable de toutes les impertinences, de toutes les fanfaronnades, de toutes les absurdités, revenu un peu de son royalisme éperdu en raison de l'ingratitude de ceux qu'il a défendus, mais conspirant encore par habitude et essayant, à la veille
de l'écroulement de la monarchie, de provoquer un soulèvement : dans un tableau de sa Théroigne de Méricourt, M. Paul Hervieu a porté ù la scène sa mort tragique aux Tuileries. C'est Corsas, résolument patriote d'abord, et objet de toutes les railleries des journaux royalistes pour avoir dit, dans son Courrier des Départements, au moment de la fuite de Mesdames, tantes du roi, parties avec des fondsrelativementconsidérables, que toutce qu'elles possédaient était à la nation, et que rien ne leur appartenait, a pas même leurs chemises ». Député à la Convention, il combattit violemment la Montagne, fut proscrit avec les Girondins, chercha à provoquer la résistance en Normandie; des raisons sentimentales le ramenèrent à Paris, où il fut arrêté et envoyé à léchafaud. C'est un autre journaliste girondin, Girey Dupré, le collaborateur dévoué de Brissot au Patriote : arrêté le 21 novembre 1793, il se présente ironiquement devant le tribunal révolutionnaire, ayant déjà fait sa toilette de condamné à mort, les cheveux coupés, le col de la chemise échancré. Dans ses réponses, il se pique d'aphorismes à l'anlique; dans la charrette qui le mène ù la guillotine, il entonne le chant dont Alexandre Dumas devait utiliser le refrain :
Mourons pour la patrie.
C'est le sort le plu» beau, le plus digne d'envie.
Plus tard encore, c'est ce pauvre diable de Marcandicr, vengeur des Girondins, qui imprime luimême dans un grenier les onze numéros de son Véritable Ami du peuple, dans le style du Père Duchesne, mais dans un sens tout contraire. Sa lemme, exaltée comme lui, va, la nuit, afficher ou distribuer ces pamphlets.
Après la mort de Robespierre, la rcaction ther-»