‹ Anthologie du journalisme du 17e si©·cle © nos joursChapitre 51 sur 171 · LA PEUR DE LA PRESSE · texte numérisé non relu

LA PEUR DE LA PRESSE

C'est l'imprimerie qui met le monde à mal. C'est la lettre moulée qui fait qu'on assassine depuis la création, et Cain lisait les journaux dans le paradis terrestre. Il n'en faut point douter; les ministres le disent; ces ministres ne mentent pas, à la tribune surtout.

Que maudit soit l'auteur de cette damnable invention, et, avec lui, ceux qui en ont perpétué l'usage, ou qui jamais apprirent aux hommes à se communiquer leurs pensées! Pour telles gens l'enfer n'a point de chaudières assez bouillantes. Mais remarquez le progrès toujours croissant delà perversité! Dans l'état de nature célébré par Jean-Jacques avec tant de raison, l'homme, exempt de tout vice et de toute corruption des temps où nous vivons, ne parlait point, mais criait, murmurait ou grognait, selon ses affections du moment. Il y avait plaisir alors à gouverner. Point de pamphlets, point de journaux, point de réclamations sur l'impôt. Heureux âge qui dura trop peu I

Bientôt des philosophes, suscités par Satan pour le renversement d'un si bel ordre de choses, avec certains mouvements de la langue et des lèvres articulèrent des sons, prononcèrent des syllabes. Où étais-tu, Séguierî Si l'on eût réprimé, dès le commencement, ces coupables excès de l'esprit anaichique et mis au secret le premier qui s'avisa de dire ha be ùi bo bu, le monde était sauvé; l'autel sur le trône, ou le trône sur l'autel, avec le tabernacle, alfermis pour jamais ; en aucurj temps, il n'y eût eu de révolutions. Les pensions, les traitements, augmenteraient chaque année. La religion, les mœurs... ah ! que tout irait bien! Nymphes de l'Opéra, vous auriez part

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encore à la mense abbatiale et au revenu des pauvres. Mais fait-on jamais rien à temps! Faute de mesures préventives, il arriva que les hommes parlèrent, et tout aussitôt commencèrent à médire de l'autorité, qui ne le trouva pas bon, se prélendit outragée, avilie, fit des lois contre les abus de la parole; la liberté de la parole fut suspendue pour trois mille ans, et, en verlu de cette ordonnance, tout esclave qui ouvrait la bouche pour crier sous les coups ou demander du pain était crucifié, empalé, étranglé, au grand contentement de tous les honnêtes gens. Les choses n'allèrent point mal ainsi, et le gouvernement était considéré.

Mais quand un Phénicien (ce fut, je m'imagine, quelque manufacturier, sans titre, sans naissance) eut enseigné aux hommes à peindre la parole et fixer par des traits cette voix fugitive, alors commencèrent les inquiétudes vagues de ceux qui se lassaient de travailler pour autrui, et en même temps le dévouement monarchique de ceux qui voulaient à toute force qu'on travaillât pour eux. Les premiers mots tracés furent liberté, loi, droit, équité, raison; et, dès lors, on vit bien que cet art ingénieux tendait directement à rogner les pensions et les appointements. De cette époque datent les soucis des gens en place, des courtisans.

Ce fut bien pis quand l'homme de Mayence (aussi peu noble, je crois, que celui de Sidoa) à son tour eut imaginé de serrer entre deux ais la feuille qu'ua autre fit de chiffons réduits en pâle : tant le démon est habile à tirer parti de tout pour la perle des âmes! L'Allemand, par ce moyen, multipliant ces traits de figures tracées qu'avait inventés le Phénicien, multiplia d'autant les mots que fait la pensée. O terrible influence de cette race qui ne sert ni Dieu, ni le roi, adonnée aux sciences mondaines, aux viles professions mécaniques; engeance perui-

LA SECONDE RESTAURATION 14i>

cieuse, que ne sorait-elle pas si on la laissait faire, abandonnée sans frein à ce fatal esprit de connaître, d'inventer et de perfectionner! Un ouvrier, un misérable ignoré dans un atelier, de quelques guenilles fait une colle, et de cette colle du papier qu'un autre rêve de gaulfrer avec un peu de noir; et voilà le inonde bouleversé, les vieilles monarchies ébranlées, les canonicats en péril. Diabolique industrie! Rage de travailler, au lieu de chômer les saints et de faire pénitence! Il n'y a de bons que les momies, comme dit M. de Coussergues, la noblesse présentée, et messieurs les laquais. Tout le reste est perverti, tout le reste raisonne, ou bientôt raisonnera. Les petits enfants savent que deux et deux font quatre. O tempora, o mores.' O Monsieur Clauzel de Coussergues. ô Marcassus de MarcellusM

Tant il y a qu'il n'y a plus qu'un moyen de gouverner, surtout depuis qu'un autre émissaire de l'enfer a trouvé cette autre invention de distribuer chaque matin à vingt ou trente mille abonnés une feuille où se lit tout ce que le monde dit et pense, et les projets des gouvernants, et les craintes des gouvernés. Si cet abus continuait, que pourrait entrelendre la cour qui ne fût contrôlé d'avance, exaiuiné, jugé, critiqué, apprécié ? Le public se mêlerait de tout, voudrait fourrer dans tout son petit intérêt, compterait avec la trésorerie, surveillerait la haute police et se moquerait de la diplomatie. La nation, ufin, ferait marcher le gouvernement comme un icher qu'on paye et qui doit nous mener, non où veut, ni comme il veut, mais où nous prétendons iiler, et sur le chemin qui nous convient : chose

1. M. <ie Marcellus, député de la Gironde, tin des monibros les plus fongueux do la droite. C'est lui qui disait quota hl)urt<^ de la presse était i le plus grand fléau qui pût atleiudre ua

horrible à penser, contraire au droit divin et aux capitulaires.

Mais comme si c'était peu de toutes ces machinations contre les bonnes mœurs, la grande propriété et les privilégiés des hautes classes, voici bien autre chose. On mande de Berlin que le docteur Kirkaufen, fameux mathématicien, a, depuis peu, imaginé de nouveaux caractères, une nouvelle presse, maniable, légère, mobile, portative, à mettre dans la poche, expéditive surtout et dont l'usage est tel qu'on écrit comme on parle, aussi vite, aisément: c'est une tachitype. On peut, dans un salon, sans que personne s'en doute, imprimer tout ce qui se dit et, sur le lieu même, tirer à miMe exemplaires toute la conversation, à mesure que les acteurs parlent. La plume, de cette façon, ne servira presque plus, va devenir inutile; une femme, dans son ménage, au lieu d'écrire le compte de son linge à laver ou le journal de sa dépense, l'imprimera, dit-on, pour avoir plus tôt fait. Je vous laisse à penser quel déluge va nous inonder et ce que pourra la censure contre un tel débordement. Mais on ajoute, et c'est le pis pour quiconque pense bien ou touche un traitement, que la combinaison de ces nouveaux caractères est si simple, si claire, si facile à concevoir, que l'homme le plus grossier apprend en une leçon à lire et à écrire. Le docteur en a fait publiquement l'expérience avec un succès effrayant, et un paysan qui, la veille, savait à peine compter sur ses doigts, après une instruction de huit à dix minutes, a composé et distribué aux assistants un petit discours fort bien tourné commençant par ces mots : la loi doit gouverner. Où en sommesnous, grand Dieu ! Qu'allons-nous devenir! Heureusement, l'autorité avertie a pris des mesures pour la sûreté de l'Etat; les ordres sont donnés, toute la police est à la poursuite du docteur, et l'on attend, à chaque moment, la nouvelle de son arrestation.

La chose n'est pas de peu d'importance : une pareille invention, dans le siècle où nous sommes, Tenant à se répandre, c'en serait fait de toutes les bases de l'ordre social; il n'y aurait plus rien de caché pour le public. Adieu les ressorts de la politique : intrigues, complots, notes secrètes; plus d'hypocrisie qui ne fût bientôt démasquée, d'imposture qui ne fût démentie. Comment gouverner après cela!

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