LES BEOTIENS DE PARIS
On peut classer les hommes sur ces deux dliquettes : gens qui pensent, — gens qui ne pensent pas. Altique et Béolie.
Cette double nature se retrouve en tous lieux, mais
on conviendra que Tesprit hottentot doit difïe'rer, quant à la forme, de notre esprit européen, et qu'aussi le crétin des Alpes a son cachet particulier au milieu de toutes les imbécillités du globe.
Même diversité sur une même échelle. La pro. rince, sans doute, a ses niais et ses beaux esprits, mais Paris a les siens.
... Avez-vous remarqué sur la partie fainéante de nos boulevards, dans la belle allée des Tuileries, sur le pavé des Champs-Elysées, parmi la poussière du Bois de Boulogne, aux premières places des théâtres, partout enfin où il y a du temps à se montrer, avez-vous remarqué une population d'hommes tout élégante, toute pimpante, tout odorante ? Voilà nos crétins, non pas tous, mais beaucoup ; non pas avec de hideux goitres, des vêtements grossiers, mais, en beau linge, en fins louviers. On s'arrête à les voir, tout ébaubi qu'on est de leur façon d'aller, du phénoménal de leurs habits, de l'empois de leur coiffure. Leurs modes, vous le savez, ne sont pas celles d'aujourd'hui, bien moins encore celles d'hier : ce sont toujours celles de demain. Du reste, on peut les comparer à de belles loueuses d'étalage. Qu'y a-t-il au fond ? Du vide. Pas une idée, pas un centime intellectuel.
Je n'appelle point du nom d'idées ces conversations toutes faites, ce parlage au premier occupant, espèce de badigeon qui ne sert qu'à chemiser un sot et à boucher les crevasses d'une journée oisive.
J'entends par idée une perception de l'àme, non point grêle, indécise, tronquée, fugitive, mais vive, nette, entière et durante, mais assez copieuse pour maintenir le cerveau dans un état de gonflement et l'empêcher de s'aflaisser sur lui-même comme une vessie qu'on prive d'air, mais assez large et Ibrte pour que la méditation puisse reposer dessus; non pas, enfin, une lueur, un crépuscule, mais un beau
jour, uu jour tout à fait; une pensée-mère, une pensée qui elle-même en contienne mille autres, qui soit le pivot autour duquel gravite, logiquement, un monde d'imaginations secondaires, le centre, le système d'un soleil intellectuel tout entier.
Eh bien, de ces soleils, combien pensez-vous qu'il en brille sous le crâne pommadé de ceux-là? Pas un seul. Je n'en demande qu'un, et leurs yeux de verre, leurs yeux d'animaux empaillés, luiraient au moins de quelque feu. Leur figure en deviendrait moins cire, leur allure moins flasque, leurs paroles moins fades, et leur cravate serait aussi plus tortillée. Vous ne les verriez plus, au balcon d'un théâtre, nettoyer leur binocle ou mordiller leur canne, alors que l'on pouffe au parterre; vous ne les verriez plus mettre leurs gants ou s'ajuster les favoris, alors qu'on sanglote au parterre ; froids à tout, impassibles, comme si, au milieu de cette électricité de rires et de pleurs, leur bêtise était un trépied qui les isolât des commotions de la foule. Je vous le dis : ils sont crétins, archi-crélins. Et c'est un point bien convenu : tout homme qui attend venir l'éternité à se faire gentil, non point par coquetterie fortuite, comme il a pu arriver à Voltaire lui-même, mais par fatuitisme et par désœuvrerie, tout homme qui se narcisse et se sangle comme un cheval, cet homme-là n'est pas né pour penser : pas plus que le paon, pas plus que le coq d'Inde. Son rôle aussi c'est de faire la roue aux yeux des autres hommes.
Mais place encore I Voici l'espèce des balourds, bêtes doublement circonflexes qui s'en tiennent à la grosse naïveté, à cette fille bâtarde de la sottise et du bon sens. Ce sont des hannetons : dès qu'ils volent, ils se heurtent la tête contre une vérité ; ils ne procèdent, eu effet, que par vérités vraiment vraies, par vérités pataudes : a C'est aujourd'hui le 16 décembre : dans quinze jours, ce sera le l^"" janvier. —
Voilà un potage qui est brûlant. — Napoléon est un homme célèbre. »
Eh bien, à la bonne heure!
Parfois, ils se permettent la froide réflexion morale : a Moi, j'aime ce qui est bon. — On serait plus tranquille s'il n'y avait point d'émeutes. — Les hommes ne sont pas comme les femmes. — La santé est le meilleur des biens. »
En résumé, les gens de cette sorte paraissent n'avoir été créés que comme intermédiaires entre l'homme et la brute. Ce n'est pas tout à fait l'homme, mais c'est un peu mieux que le bœuf; c'est l'orangoutang qui a reçu le baptême, qui est né non velu et a fait ses études.
Nous possédons ensuite la grande famille des plagiaires : idiots qui ne pensent point par eux, mais par autrui, qui se servent de votre cerveau comme de votre chapeau pour s'en coiffer, le leur manquant.
Première espèce : l'homme-jocko, qui parle quand vous parlez, qui se tait quand vous vous taisez, qui, j'imagine, se couperait le cou, vous voyant attenter au vôtre. C'est un écho. Dites : « La paix est une excellente chose, quand elle ne coûte pas plus cher que la guerre. — Oh, oui ! redira-t-il, pas plus cher que la guerre! » Dites : « La Régie vous vend du tabac qui ne vaut pas le diable. — Oh non, redirat-il, qui ne vaut pas le diable! »
Deuxième espèce ; l'homme-perroquet, celui qui, chaque matin, ramasse çà ou là, dans quelque nouveau livre ou de la bouche môme de quelque homme d'esprit, une tirade de pensées, et s'en va, tant que dure le jour, la colportant dans vingt salons, la disant presque à chaque borne, comme les orgues les mélodies d'Auber.
Troisième espèce : l'homme-vautour, imbécile de proie, qui s'engraisse de vous. Il n'est pas nécessaire, avec celui-là, que vous soyez un nouveau livre
OU une bouche célèbre. N'importe quel, avisez-vous d'émettre en sa présence quelque chose de bien : oh I mon Dieu ! c'en est fait, c'est comme si vous aviez tiré votre montre devant quelque filou : vous êtes volé de votre idée, et, soyez-en bien sûr, avant qu'il soit demain, tout Paris la saura par cœur. Il y a mieux : c'est devant vous qu'il vous braconnera. Je vous suppose dans un cercle, assis tout contre lui; on y parle opéra : chacun donne son avis, et vous, le vôtre; vous dites, non sans arrière-prétention, que, « avec les jambes de Taglioni et les bras de Noblet* on ferait un talent accompli ». Ensuite de quoi vous attendez modestement Teiret de ces paroles. INIalheureusement, vous êtes enroué et vos paroles se sont perdues, perdues pour vous, mais non pour lui, qui, dominant toutes les voix : « On ferait un talent accompli, dit-il, avec les jambes de Taglioni et les bras de Xoblet. » Oh, vraiment, vous ne vous flattiez pas : un murmure flatteur accueille ces paroles, et, comme vous êtes le seul à ne pas applaudir, on vous regarde comme un obtus, comme un homme incapable de saisir la finesse des choses.
Parmi les parasites de l'intelligence, il en est de fort sobres, qui ne vivent que de miettes : une locution quelconque, une expression, un mot suffiseut à leur consommation. C'est ainsi que les hoinmes de style et de pensée, les livres puissants, les drames achevés, les oh, que non pas, et mille autres formules qui sont fort bonnes en leur place ont servi de pâture à leur tourbe affamée. C'était de la pomme de terre à l'usage de tous les pauvres d'esprit : avec cela on vivote, on pensote.
Knfin, il en est quelques-uns qui se sont faits, des banalités de la presse, un petit vocabulaire oppli-
1. Lise Noblet, danseuse, créa le rôle de FcnoUa dans la Muette dt Portici.
cable à toutes les phases de la politique. Avec eux, c'est toujours : L'horizon s'obscurcit, l'avenir est gros d'événements, nous sommes sur un volcan...
Tous, pauvres hommes, qui s'imaginent que la pensée est dans les mots, dans les locutions, dans Boiste ou dans Noël! Oui, sans doute, elle est là, — comme il y a des Panthéons dans les carrières de Montrouge.