LA REVUE PARISIENNE
Je remercierai d'autant plus les abonnés qui sont venus à la Revue au milieu des préoccupations actuelles, qu'en parcourant les listes je n'ai point trouvé de noms qui me fussent connus, ou de ces personnes que nous appelons nos connaissances. Quant à des amis, hormis deux ou trois exceptions, il n'y en a pas. Ainsi nos cinq ou six cents premiers abonnés m'accusent des sympathies qui me deviennent précieuses. Il y a longtemps que je Tai répété, d'après un illustre auteur : un lecteur est un ami inconnu. Je les remercie de leur appui, pourquoi ne dirais-je pas de leur concours ? C'est grâce à Tabonnement que ce recueil pourra subsister, car la vente est aléatoire, soumise aux caprices du moment, et, comme la Revue parisienne ne recherchera jamais la popularitéaux dépens de la conscience ou de la vérité, elle peut, par instants, être quittée et reprise. Elle est, en un mot, toujours à la merci d'une circonstance.
... La tâche que j'ai entreprise de ramener la critique à sa vraie destination, à la discussion des moyens de l'art et à la consécration des principes sans lesquels il n'y a que confusion, voulait quelque courage, mais elle ne pouvait pas aller non plus sans quelques erreurs. Toutes les fois qu'il y aura erreur, je n'hésiterai jamais à la réparer. Ainsi j'ai deux rectifications à faire, d'autant plus nécessaires qu'elles touchent à des faits qui ne sont ni politiques ni littéraires. Assurément, ce n'est pas moi qui ne cesserai de flétrir les personnalités dans le journalisme dont la plume s'y prêtera. Je ne manquerai d'aucun genre de courage.
J'ai dit que M. de Lavcrgne se nommait efïective- Dicnt Léonard Guyol. M. de Lavergne est venu me voir et m'a simplement exhibé son acte de naisaauce,
en me montrant qu'il avait nom Guilbaud de Lavergne... Une pièce authentique a prouvé de mcrae que M. Roger de Beauvoir se nommait ainsi.
Comme iJ court sur moi des bruits assez ridicules, j'ajouterai ce qui me concerne à ces deux rectifications. Des personnes assez haut placées ont dit qu'à propos de l'interdiction de mon drame de Vautrin, j'avais reçu de l'argent du ministère. C'est une calomnie, qui me force à donner des explications personnelles.
Je me suis cru, je me crois encore en droit de recevoir des indemnités à ce sujet : je les recevrais, mais je ne les demanderais point. Que personne n'infère de mes paroles que je tends la main, ce serait en contradiction avec mes principes, extrêmement sévères en ceci. Quand on eut défendu Vautrin, j'allai plaider avec M. Hugo et le directeur la cause du théâtre seulement. MM. de Rémusat et Hugo savent bien que je n'ai jamais dit un mot qui eût trait à la question d'argent.
Le lendemain de la dernière audience, qui fut infructueuse, je tombai gravement malade. M. Cave me fit une visite en me disant que ma situation serait prise en considération sérieuse. C'était la première fois de ma vie que j'allais être en communication avec une caisse publique ou ministérielle. Je consultai quelques amis de grand sens et de haute probité; j'allai même voir M. Berryer pour savoir si je pouvais accepter en tout bien tout honneur. Il y eut unanimité.
J'étais au coin du feu, toujours souffrant, quand M. Cave revint, m'apportant dans une enveloppe entr'ouverte quelques billets de mille francs. En me les présentant il me dit : « Nous ne pouvons faire mieux, et, entendons-nous bien, ce sera rancune tenante, nous ne voulons pas vous corrompre. » Ce lut dit sur un ton très gai. Je refusai positivement
et en donnant des raisons très sages : j'accepterais une indemnité en harmonie avec le tort qui m'était fait, et non une aumône qui me laisserait en proie à toutes les difficultés de la position que me faisait l'interdiction de Vautrin (deux personnes avaient prêté 17.500 francs sur le succès, et je périrai plutôt de travail que de les rendre victimes de leur hardiesse). M. Cave trouva fort nobles les paroles que je dis alors. J*ai une lettre de M. Alexandre Dumas, venu sur-le»champ au secours de l'auteur dramatique comme y était venu M. Hugo, par laquelle il me félicite de ma conduite et m'engage à y persister.
... Voici donc l'exacte vérité. Si mon nom se trouvait dans un état quelconque relatif à la dépense aux Fonds secrets, ce serait l'histoire du cuisinier qui mettait 6.000 francs de persil pour aligner ses comptes.
Malgré les observations de quelques amis dévoués, je ne voulais pas parler de moi ni publier cette réclamation. Je trouvais quelque chose de triste à montrer que le contact avec les hommes au pouvoir pût devenir salissant. Enfin, je n'ai jamais redouté la calomnie parce que je ne crains rien de la médisance, et j'hésitais. Mais quand un homme honorable m'a dit avoir entendu, de la bouche d'un personnage grave, une assertion à cet égard, j'ai compris la nécessité d'un démenti public, que M. Cave ne jjcut s'empêcher de confirmer verbalement, s'il est consulté.
Cela dit, croyez bien que toutes les fois que je réclame ici ou ailleurs une proteciion aussi active pour les Lettres qu'elle l'est pour les arts et pour l'architecture, quand je déplore l'effroyable parcimonie avec laquelle on traite une des plus belles souices de gloire qu'ait la France, ces efforts ne sont entachés d'aucune pensée basse ni personnelle. On m'a fait tour à tour riche et misérable. J'ai toujours
été pauvre, et je ne me défends pas du désir de devenir riche par les nobles moyens auxquels M. Scribe doit sa fortune. Sans la contrefaçon, qui cause encore bien plus tort au commerce du pays qu'aux gens de lettres, je serais probablement riche. Ainsi le défaut de protection dans le gouvernement sur les intérêts commerciaux, immenses, est cause de la détresse de la littérature... Qu'un ministre envoie faire le relevé dans la masse effrayante de papier noirci que la Belgique a vendue à l'Europe, et qu'on calcule les pertes du commerce français, les nôtres!... Nous publierions un livre qui coûterait six liards, la Belgique le contreferait et le vendrait un sou. Quand ce vol honteux pour l'Europe du xix^ siècle en arrive à un combat dont les termes sont posés ainsi, n'estce pas le cynisme du pirate? Si j'ai le courage de toujours revenir à cette question, c'est que je comprends qu'en la laissant dormir, on nous opposera que ce Fait, dont la conséquence est la mort de la Littérature, est devenu un Droit.