‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 101 sur 185 · PHILIBERT AUDEBRAND · texte numérisé non relu

PHILIBERT AUDEBRAND

de Brunoy; il avait été le premier ministre du roi d'Espagne. Comment se transformer tout à coup au point de ne plus être qu'un chiffonnier de nos rues?

A celte époque, dans un taudis sans nom, vivait au faubourg Saint-Antoine un Nestor du crochet. On le nommait Liard, le philosophe Liard. Il avait quatre-vingts ans sonnés. Charlet, ce Salvator Rosa des types populaires, s'était complu à faire son portrait. Une légende prétendait que, dans sa jeunesse, il avait servi de secrétaire à Beaumarchais. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il savait le latin, €t que, une certaine nuit, le poète Berthaud, qui venait de le rencontrer, lui avait entendu citer tout haut un vers d'Horace. Toutefois, ces richesses de l'esprit, ces ornements de la mémoire n'empêchaient pas le noctambule d'être un des plus habiles dans son métier. Point de nuit où il n'inspectât quarante rues, d'où il rapportait un trésor, je veux dire ce qui est un trésor aux yeux d'un pauvre diable.

« Au fait, se dit Frederick, pourquoi n'irais-je pas demander une leçon à ce doyen? »

Dans la nuit d'après eut lieu, rue Lesdiguières, entre ces deux grands hommes une entrevue non moins mémorable que celle de Diogènc et d'Alexandre le Grand.

Frédkrick. — Mille pardons, monsieur, n'êtes- V0U8 pas Liard, le philosophe Liard?

Liard. — Oui, mon fils. Et toi, qui es-tu? Seraistu de la partie ?

Frederick. — A peu près. Depuis vingt ans, je vis au milieu des loques. Guenilles de rois, papiers que le vent emporte, chiffons de toute espèce. Je suis comédien.

Liard. — Qui ne l'est pas, de nos jours! Tu as un nom?

Frederick. — Je m'appelle Frederick Lemître.

LrAKD. — Attends doue, c'est toi qui es le gredin dans Trente Ans ou la Vie d'un joueur.

Frederick. — Précisément.

LiARD. — Ea ce cas, tu peux te flatter de m'avoir donné le frisson, mon gars. Eh bien, que me "veux-tu?

En deux mots, l'acteur expliqua ce ^ui l'amenait- Une boutique de rogoutiste était encore ouverte. Tous deux y entrèrent et y prirent un verre dû mêlé. Alors, le philosophe enseigna à son disciple d'occasion les secrets de son art, il lui apprit com— ment il faut porter la hotte, de quelle façon il eon- ▼ieat de temir d'une raaia la lanterae sourde et de l'autre le crochet. Quand ils se quittèrent, le noctambule dit au néophyte :

« Il est aisé de voir que tu as de grandes disposîtioas, mon fils. Si jamais le théâtre te fait défaut,, tu poarras trouver à vivre avec les paillettes da ruisseau. »

HECTOR PESSARD

Hector Pessard rappelait en souriant les années difficiles où, tandis qu'il rêvait une grande tribune dans la presse pour y répandre ses idées, il était obligé de gagner sa vie comme flûtiste au théâtre de la Porte Saint-Martin. Mais il avait la volonté de suivre sa vocation de journaliste, et, après avoir accompli des étapes difficiles, après avoir collaboré à des journaux de province, il se faisait, en effet, sa place à Paris dans la rédaction du Temps, puis dans celle de la Liberté, où l'avait appelé Emile de Girardin. Au Courrier du Dimanche, il se joignait aux adversaires de l'Empire, et suivait Clément Duvernois à V Epoque. Mais Clément Duvernois trahissait la cause de l'opposition et se met^ tait au service du Pouvoir. Hector Pessard se séparait de lui, tenant à son indépendance, et il entrait au Gaulois, alors libéral.

Il soutint, aux débuts de la République, une politique modérée dans le Soir, qu'il dut quitter par suite d'un changement d'orientation de ce journal. Il a conté dans les Lettres d'un interdit comment l'autorisation lui fut refusée, par le gouvernement de 1' « Ordre moral », de fonder un autre journal. Après avoir été directeur de la presse au ministère de l'Intérieur, il fut rédacteur en chef du National, puis de la Petite République, gardant une attitude assez réservée en ce qui concernait l'accentuation du régime républicain. Il était alors essentiellement ce qu'on eût appelé autrefois «juste-milieu ». Las de la politique, il donna à la Reçue Rieue de curieux souvenirs, écrits avec esprit, Mes Petits Papiers, et il fit au Gaulois la critique dramatique. Ceux qui l'ont connu ont gardé de lui le souvenir d'un homme aimable et droit.

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