‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 102 sur 185 · EMILE DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

EMILE DE GIRARDIN

Le succès vraiment surprenant delà Liberté n'a-vait pas diminué le nombre des ennemis soigneusement collectionnés par Emile de Girardin pendant sa longue existence de journaliste. Malgré son indifférence un peu hautaine pour les personnes, le grand publiciste ne laissait que bien rarement ses polémiques dégénérer en pugilat littéraire. Nous nous appliquions, à l'exemple de notre maître et ami, à nous maintenir dans la région des idée« et des principes.

Il faut croire que nous n'y réussissions guère ou qu'on était bien sévère à notre égard, car, un lundi' matin, en lisant le feuilleton dramatique de Francisque Sancey, dans V Opinion nationale, nous pous-sàmes un long cri d'horreur. Sarcey trépignait sur la Liberté, son directeur et sa rédaction, avec une fureur qui nous parut, naturellement, aussi injuste qu'injurieuse. Non seulement il malmenait un homme que nous admirions et que nous aimions ; mais nous autres, seigneurs de moindre importance, nous étions traités un peu durement. Nous pensions tous, aveeune grande &incérité, avoir fait preuve quotidienne d'un certain talent, et Sareey, sans pitié pour nos illusions, qualifiait nos articles de « conversation pure et simple de Prud'hommes d'estaminet, en face d'une chope et d'un domino ». Nous étions d'autant plus vexés qu'au fond, nous faisions tous le plus grand cas du talent, de la probité professionnelle de Sarcey, et que ces attaques empruntaient à son honorabilité incontestée un caractère d'amertume tout particulier.

Nous résolûmes donc de boire une pinte du sang de Sarcey, et, sans prévenir le « patron », nous

HECTOR PESSA.RD

tirâmes au sort le nom du Spartacus auquel incomberait le soin de venger la Liberté.

A cette loterie, je gagnai pour la première et la dernière fois de ma vie. A dix heures, Clément Duvernois et Arthur de Foaviclle se présentèrent de ma part chez Sarcey, qui constitua sur-le-champ ses témoins. Alors commença une série d'allées, de venues, qui firent, dans le petit monde de la presse, un événement de cet incident. Etais-je le champion de M. Emile de Girardin ou celui des rédacteurs de la ÏJherté ? Les tenants de Sarcey soutenaient que, si je croisais le fer, c'était pour le compte de mon directeur; mes amis affirmaient que c'était eu qualité de l'édacteur du journal visé par Sarcey que je brandissais ma colichemarde. Sur le terrain même, à Vincennes, taudis que Sarcey et moi, en bras de chemise, nous nous refroidissions sous les morsures d'une brise matinale et glacée, la querelle se poursuivait entre nos mandataires^ tant et si bien que mon adversaire me proposa, en souriant, « d'aller séparer nos témoins ».

Nos camarades réciproques, très dévoués chacun de leur côté, ne purent se mettre d'accord, et, malgré les protestations de Sarcey et les miennes, nous dûmes nous rhabiller et regagner Paris sans nous être fait la moindre entaille.

Il y eut, par suite, des provocations innombrables échangées entre nos témoins. Les journaux intervinrent dans le débat. Nouveaux articles, nouvelles provocations. Un instant, on put croire qu'on allait assister à une réédition du combat dos Trente. Tout s« termina par une rencontre entre Duvernois et Sarcey, et fort heureusement ce dernier ne reçut qu'une blessure légère.

Si j'ai noté en passant ce petit fait-divers, c'est qu'il me permet une fois de plus de rendre hommage à la mémoire d'Emile de Girardin et de cons-

tater combien ses théories sur l'impuissance et l'impunité de la presse étaient le résultat d'une conviction et d'une foi sincère. Notre querelle avec Sarcey Tattrista profondément. A la première nouvelle d'un envoi de témoins, il accourut, nous gronda, soutenant, malgré nos protestations, que notre adversaire n'avait pas dépassé son droit de critique et que nous donnions, nous ses élèves, un déplorable exemple, en porlantindirectement, par notre attitude, un nouveau coup à la liberté d'écrire. Pourquoi voulions-nous qu'un gouvernement fît preuve d'une tolérance qui nous faisait défaut ? Si c'était un crime de dire que nos articles rappelaient « les conversations de Prud'hommes d'estaminet », crime que nous voulions punir d'un coup d'épée, était-ce un crime moins punissable, aux yeux d'un ministre, de blâmer sa conduite, de le trouver dangereux pour le bien de l'Etat ? Et, nous poussant la logique aux reins, Emile de Girardiu entendait que nulle suite ne fût donnée à la querelle à peine ébauchée. Il était difficile de déférer à son désir.

Jamais, pendant vingt ans, je n'ai surpris la moindre défaillance de la part d'Emile de Girardin dans le culte passionné, presque fanatique, qu'il rendait à la liberté, sous toutes ses formes, sous tous ses aspects, même les moins édifiants. Aucune déception ne parvint à ébranler cette foi robuste et exigeante, poussant ses principes jusqu'aux dernières conséquences, et même au delà, et proclamant, au scandale de tous, l'impunité universelle et la négation du droit de punir. Mais il était écrit quelque part que jamais je ne pourrais m'élever jusqu'aux régions sereines oii fonctionnent, dans le vide, les principes absolus. Malgré mon admiration pour Girardin, je me suis toujours traîné dans ce que mon illustre maître et ami appelait « l'ornière de la liberté ».

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Je n'ai jamais pu comprendre, en effet, qu'une société pût vivre sans que ses membres encourussent une responsabilité quelconque, soit quand ils se causent un dommage réciproque, soit lorsqu'ils ont recours à la violence pour modifier l'état social et politique.

[Revue Bleue : Mes Petits Papiers, 1860-1870.)

AURELIEN SCHOLL

Il fut le roi du Boulevard, quand il y avait un Boulevard, d'où l'on jugeait les hommes et les choses, d'un point de vue sans doute particulier, mais en des raccourcis d'une spirituelle philosophie. Même matériellement, qu'est devenu, envahi par les Banques, ce Boulevard, cadre de ces causeries brillantes qui faisaient l'opinion de Paris ?

Aurélien Scholl, né à Bordeaux, incarna l'esprit parisien, mais ce qui alimentait sa verve narquoise, alors même qu'elle se manifestait sous sa forme la plus vive, c'était un fond de générosité, c'était la droiture dans ses façons de penser. Il lui arriva de jeter des « mots » terribles, mais ce qu'il attaquait, c'était la bassesse et la déloyauté sous tous ses aspects. Sous sa coquetterie de scepticisme, il fut une manière de chevalier, maniant sa plume acérée comme une arme redoutable, et on le trouva toujours, en franc-tireur, d;ins les combats pour. les causes justes. Son ironie légère faisait merveille dans l'ofFensive. Il est équitable de rappeler qu'il ne fut pas qu'un délicieux railleur. En ses traits mordants, décochés avec tant de prestesse, ce fut souvent le bon sens ailé qu'il représenta.

Il débuta très jeune, au Corsaire, et il se dépensa dans tous les journaux frondeurs. Il devait en fonder luimême, le Salon, le Club, le Lorgnon; il ressuscita le Nain jaune ; il fut un des rédacteurs les plus actifs du Figaro bihebdomadaire, payant volontiers de sa personne, pour soutenir ses idées, chatouilleux sur le point d'honneur. Après la guerre de 1870, il élargit sa manière à V Ei^énevient, au Voltaire^ à V Echo de Paris, touchant à la politique et aux questions sociales, toujours dans le sens le plus libéral.

Il réunit en volumes, dont le premier date de 1854, ses étincelantes chroniques, Lettres à mon domestique, les

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