BARBEY D'AUREVILLY
« M. Barbey d'Aurevilly m'étonne, écrivait Jules Le- Tiiaître... et puis, il m'étonne encore. On me cite de lui des mots d'un esprit surprenant, d'un tour héroïque, qui joignent l'éclat de l'image à l'imprévu de l'idée. On me dit qu'il parle toujours comme cela, et qu'il traverse la vie, dans des habits spéciaux, redressé, embaumé, pétrifié dans une attitude d'éternelle chevalerie et de dandysme ininterrompu... C'est un maître écrivain, éloquent, abondant, magnifique, précieux, à panaches, à fusées, extraordinairement dénué de simplicité. Il m'inspire l'admiration la plus respectueuse, mais la plus em.barrassée. » L'original romancier d'une Vieille Maîtresse, du Checalier des Touches, de l'Ensorcelée, des Diaboliques, de Ce qui ne meurt pas, l'historien du dandysme avait trop d'impétuosité pour ne pas éprouver le besoin d'exprimer ses idées, avec ce qu'elles avaient d'entier et de parti pris. 11 fut donc aussi un journaliste, et un journaliste passionné. Il le fut au Réifeil de Gra- ■nier de Gassagnac (1857). II le fut au Figaro, où il se plut à de véhémentes polémiques, comme dans l'article où il se flattait d'avoir donné à Edmond About « la plus belle tripotée du monde », ou comme dans celui où il attaquait violemment Buloz, le directeur de la Revue des Deux Mondes, page virulente qui lui valut un procès, dans lequel il fut défendu par Gambetta, alors jeune avocat (qui, d'ailleurs, perdit sa cause). Il fut ce journaliste ardent au Nain jaune (1856), où il tint la plume, singulièrement mordante, du critique dramatique, jetant dans la mêlée ses opinions tranchantes, ou dessinant, à l'emporte-pièce, des portraits contemporains qui ont été rassemblés sous le titre : les Vieilles Actrices. « On les publie, disait-il, par la raison qui fait faire des cartons chez Gastine - Reinette , pour la gloire des plus forts tireurs au pistolet. » Le premier de ces portraits était
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consacré à l'acteur Laferrière : « On l'appelle monsieur par un abus de termes ou une illusion de théâtre, mais c'est une vieille fille, tout ce qu'il y a de plus vieille fille par les prétentions éternelles, les coquetteries exorbitantes et qui, quand elle joue les jeunes premiers, joue les trai>estis. » Ce passag-e donne le ton de ces ai*ticles. Il collabora ensuite au Paris-Journal, au Parlement, au Gil Blas, au Triboulet.
Il fut, pendant longtemps, le critique littéraire du Constitutionnel. Ses articles ont été réunis en douze volumes, sous ce titre général : Les Œuvres et les Hommes. « On doit couper la main, écrivait-il, à ceux qui, ayant la vérité dans cette main, la ferment. » Pouvait-il, avec son tempérament autoritaire, détenir toujours la vérité? On aura une impression d'ensemble de sa manière par cette profession de foi : « L'auteur ne croit qu'à la critique personnelle, qui ne s'arrête pas à la porte de la conscience de l'écrivain dont elle examine l'œuvre, mais, qui y pénètre, et quelquefois le fouet à la main, pour voir ce qu'il y a dedans... Je ne pense pas qu'il y ait plus à se vanter d'être impersonnel que d'être incolore, deux qualités qu'en littérature il faut renvoyer aux albinos. Enfin, il n'a certes pas intitulé son livre les Œuvres et les Hommes pour parler des œuvres et laisser les hommes de côté. Et d'ailleurs, il n'imagine pas que ce soit possible. Tout livre est l'homme qui l'a écrit, tête, cœur, foie, entrailles. La critique doit donc traverser le livre pour arriver à l'homme ou l'homme pour arriver au livre et clouer toujours l'un sur l'autre... Ou bien, c'est qu'elle manquerait de clous. »
Le passage d'une étude de Jules Lemaître que nou» citons plus haut fait allusion aux costumes singuliers de Barbey d'Aurevilly. Avec ses étranges redingotes,. ses jabots, ses manchettes de dentelles, ses pantalons àt bandes bizarres, il avait gardé le costume d'un vieuxromantique.
Il eut, dans ses derniers jours, des amis fidèles, familiers de son modeste logis de la rue Rousselet, et il acceptait, avec ses grands airs, l'auréole de gloire dont ils le nimbaient. Ce fut, à travers bien des singularités, une grande figure, et Théodore de Banville pouvaitdire de lui :
Vous seul, en ce siècle vieilli, N'avez pas su courber la tète...
Votre voix est un chant de cor, Le sauvage ouragan vous nomme, Et dans votre main siffle encor La cravache du gentilhomme*...