‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 109 sur 185 · MIRABEAU · texte numérisé non relu

MIRABEAU

Il y a quelques années, un bâtard de Mirabeau, qui ne portait pas son nom, mais qui portait sur sa figure l'empreinte du cyclope qui l'avait forgé dans une de ses nuits, publia tout à coup sur son célèbre générateur quatre gros volumes qu'il n'avait pas écrits et qui n'étaient rien moins qu'un livre du renseignement le plus inattendu et de la plus piquante beauté. Mirabeau était, dans ce livre, raconté par des historiens comme il n'en aura jamais plus, et c'était son père, le marquis, dit moqueusement « l'ami des hommes » dans un siècle moqueur, qui avait raté piteusement la gloire dans la philanthropie et l'économie politique, deux ridicules du temps, et par le frère cadet du marquis, le bailli, jusqu'alors inconnu, si ce n'est peut-être sur les galères de Malte. Le livre en question avait la forme d'une correspondance, et cette correspondance était le chef-d'œuvre le plus étonnant et le plus éclatant, par la passion, l'élévation, la verve mordante, le style vivant et pittoresque, et, disons-

1. On peut consulter sur Barbey d'Aurevilly les livres que lui ont consacrés Ernest Seillière, Ch. Buet, François Laurentie; les Evolutions de la critique française, de M. Ernest Tissot ; Etudes et portraits (premier volume), de M. Paul Bourget; le chapitre de M. Fortunat Strowski, « la Vie catholique », dans la France contemporaine, etc.

On sait quelle piété M"« Read a vouée à la mémoire de Barbey d'Aurevilly.

BARBEY d'auREVILLY 265

le, — car c'était là son trait principal, — un comique grandiose, un comique comme en aurait fait le grand Corneille, s'il eût déridé son génie. Et, en effet, le père et l'oncle de Mirabeau étaient véritablement « comédiens » en parlant intimement de leur fils et de leur neveu, et lui, malgré l'emphase de sa gloire, qui ressemble à celle de son génie, diminuerait au lieu de grandir sous leurs terribles plumes, et, tout colosse qu'il fût, il devenait moins statue et plus homme entre ces deux cariatides de son sang, au milieu desquelles on le verra toujours désormais, et qui donnent à la race dont il était sorti une idée plus haute et meilleure que sa gloire. Certes, ses ancêtres, et surtout ces deux-là, valaient mieux que lui, et l'eussent méritée davantage. Intellectuellement, moralement, à le prendre par le cerveau ou par le caractère, il était assurément très au-dessous de ces deux hommes qui le jugeaient, et ce n'est pas lui, s'il avait été à leur place, qui les aurait jugés comme il a été jugé par eux. A travers les colères despotiques de son père et la généreuse bonté de son oncle, Mirabeau a été jugé et mesuré de pied en cap bien avant d'être ejitré dans la vie politique, cette prostituée qui ne fut pas la dernière à laquelle il se donna; et lorsque la Révolution, avec ses affreux engouements, aura reculé dans le passé, l'histoire dira comme le père et l'oncle de Mirabeau ont dit dans les dialogues immortels de leur correspondance. Mais l'Impassible ne dira pas avec la même passion, le même relief, la même âme : elle sera moins artiste qu'eux. Mirabeau, Mirabeau l'orateur, le claquedent, Voiiragan, comme disait son père, la pléthore qui avait besoin d'une impératrice comme Catherine II pour se dégonfler seulement les veines, n'était que de cette façon-là une forte réalité... Turgescent d'esprit comme de corps, il restera, en définitive, plus

gros que grand dans l'histoire. Sou espèce de grandeur n'y sera qu'une attitude. Il y fait entendre un creux magnifique, mais c'est un cireux ! C'est la basse taille de la Révolution, mais ce n'est pas lui qui l'a déchaînée. Ce n'est pas lui qui l'a enchaînée non plus, quand on a eu assez de cette furieuse T Un jour, on l'acheta pour cette besogne, mais la mort le sauva de la honte de son impuissance. Ses idées de salut pour la monarchie, on les cherche en vain dans Lamarck. Il n'en faut qu'une, pourtant, à un homme politique. Pitt n'en eut qu'une. Mirabeau, lui, n'en avait pas. Son père et son oncle, ces esprits frais et sensés, avaient vu cela dans l'aurore de sa vie. Ils l'avaient pesé et soupesé quand ils se le renvoyaient de l'un à l'autre, comme une balle qui va devenir un ballon , cet enflé monstrueux dont, tour à tour, ils s'étonnent, rient et s'épouvantent, dans une correspondance de génie...

[Paris-Journal, 4 novembre 1879.^

A côté de cette page qui évoque en Barbey d'Aurevilly le critique^ parlant dld$toire, on donnera ce petit mor^ ceau, de son autre manière, — de la satire à l'emportepièce.

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