‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 11 sur 185 · TOUSSENEL · texte numérisé non relu

TOUSSENEL

On disait autrefois : tout finit par des chansons. Tout finit aujourd'hui par de gros volumes, échos attardés des doctrines qui ne sont plus. Les théories qui n'ont plus cours dans le monde politique, on les habille en dissertations romanesques, en romans scientifiques, voire même en traités d'histoire naturelle, h' Ornithologie passionnelle de M. Toussenel n'est pas autre chose. Le monde des oiseaux, c'est celui des hommes.

M. Toussenel est un de ces théoriciens dépassés par l'époque actuelle, qui essayent de rallier, dans d'inoffensives publications, celles de leurs idées que la politique a mises en déroute, et de faire, à force d'esprit, d'invention et de malice, une retraite honorable pour eux et amusante pour la galerie.

L'extravagance a eu rarement un interprète de plus libre allure, de caractère plus décidé, plus fécond en ressources, plus sérieusement fou et plus drôlement sérieux que l'auteur de l'Esprit des Bêtes, L'esprit des bêtes! M. Toussenel est de l'école de cette femme respectable qui disait : a Plus j'ai connu les hommes, plus j'ai aimé les chiens! > M. Toussenel aime, avec une passion peu déguisée, toutes les bétes de la création, les femmes comprises; — c'est lui qui le dit. Il n'a d'exclusion, d'antipathie, de colère et d'anathèmes que pour les hommes.

1. Voir dans la Vie littéraire, A' Xn7ii6\(i France, t. I»',p. 315-321, un article consacré à Cuvillier-Fleury.

Je suis obligé de reconnaître d'abord que cette tîièse de la supériorité de la femme, où M. Toussenel s'est engagé, est une des plus séduisantes qui puissent solliciter un esprit jeune et ardent; et l'auteur de l'Esprit des Bêtes n'est certainement pas le premier qui ait fourvoyé, dans ces galanteries du paradoxe, sa plume et son imagination déjà mûre. Nous avons tous passé par là. Quelques-uns y ont excellé, et si l'homme aime à donner un nom qui semble justifier cette prétention de supériorité aux premières maîtresses de son cœur et de sa pensée, n'est-ce pas reconnaître du moins que les femmes ont toujours, quoi qu'on fasse, leur instant de domination et d'ascendant?

Je vais donner une heure aux soins de mon empire, Et le reste du jour sera tout à Zaïre.

Ce quart d'heure de pouvoir absolu et de règne illimité, toutes les femmes l'ont eu, toutes celles du moins dont la Bruyère a dit : « Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles, et l'harmonie la plus douce est le son de la voix de celle qu'on aime. » Au son de cette harmonie, toutes les volontés cèdent; les plus rebelles fléchissent, les plus violents se calment, les plus endurcis s'adoucissent. Quand le reste du jour est à Zaïre, Dieu sait comment va le gouvernement des califes! Et n'est-ce pas milord Bolingbroke qui a dit, — c'était au temps de Louis XV : « L'Angleterre a permis le règne des femmes, parce qu'avec des reines on a le gouvernement des hommes, et celui des maîtresses avec des rois. » Quoi qu'il en soit, cette supériorité de la femme, qui se compose des roses de son teint, des perles de sa voix, de l'éclat de sa beauté, de tout ce qui brille, de tout ce qui passe, — celte suprématie éphémère ne résiste pas longtemps à la volonté de l'homme qui, elle, se fortifie par l'âgç^

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et s'accroît par la durée; et il est absurde d'en conclure la supériorité primordiale et permanente des filles d'Eve sur ce mâle compagnon de leur faute, de leur chute et de leur faiblesse.

Au contraire, les raisons de la supériorité naturelle de l'homme sur la femme sont faciles à trouver : daos l'état sauvage, c'est la force du corps, dans l'état de société, celle de l'esprit. Les femmes, il est vrai, ont reçu du ciel tous les dons de l'àme qui leur servent à accomplir le mieux possible leur destinée sur la terre; elles ont ce qu on appelle l'intelligCDce du cœur, la tendresse vigilante, la résignation courageuse, la fermeté passive dans les grandes épreuves, la fécondité de ressources dans les petites. Elles ont la finesse et la grâce de l'esprit. Elles n'en ont pas la vigueur. Elles n'ont rien inventé, si ce n'est leurs modes.

Elles ont eu leurs poètes, leurs artistes, leurs héroïnes, leurs ambitieuses, je le sais; elles ont parfois l'inspiration sans la persévérance, le souffle sans la durée. Telle est, au vrai, la limite de l'influence que les femmes sont appelées à exercer de temps à autre dans la société publique.

On a beau faire, la femme sera toujours complice, complice volontaire de son infériorité, s'il faut appeler de ce nom (qui rend si mal la chose) cet acquiescement traditionnel et spontané — moitié insouciance et moitié raison — qui la livre à l'entraînement de sa destinée sur la terre; et ou dirait vraiment que cette sujétion est le résultat de quelque noir complot de la part des hommes!

Savez-vous pourquoi l'Angleterre et la Russie sont les deux plus puissantes nations du monde?... « Rapprochement singulier et qui n'a peut-être frappé que moi encore, dit l'auteur de l'Esprit des Bêtes, parmi tous ceux qui recherchent les causes de la grandeur et de la décadence des empires! La

nation anglaise et la Russie, les deux nations les plus puissantes du globe, sont précisément celles •où l'homme fait le plus d'efforts pour ressembler À la femme... l'Anglais en se rasant sans cesse, le Russe en se bombant la poitrine... »

Cette explication a un mérite : elle nous met sur le chemin de l'avenir, ce La France, dit l'auteur, ne peut remonter au premier rang qu'en remettant les «oins de sa destinée à ses femmes, qui sont aussi supérieures à celles de Russie et d'Angleterre que ses hommes politiques sont inférieurs à ceux de ces derniers pays... » En attendant, plus les hommes politiques de France se raseront la face, plus ces obstinés barbigères se rapprocheront des formes, des habitudes de la toilette des femmes, et plus dis seront près de toucher au mot de cette énigme i'atale dans sa mystérieuse obscurité que les révolutions ont posée et qui né peut être découverte, au fond de l'abîme où elle se cache, que par une main délicate et bien gantée ou par les doigts de rose de quelque aurore phalanstérienne.

[Journal des Débats, 13 févr. 1853.)

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