LE DIVORCE
Le débat sur le divorce est de ceux qui, si ressassés qu'ils aient pu être, ont le don de passionner quand même Topinion publique. M. Naquet aura élé le Pierre l'Ermite de cette croisade. C'est lui qui, avec une ardeur que ni les mauvais vouloirs ni les railleries n'ont pu rebuter, a résolument commencé l'attaque. Ce petit homme contrefait, à flgure douce et puissante, a apporté à la tâche entreprise une énergie et une ténacité rares. C'est un savant que M. Naquet, et un savant pour de bon, mais rien qu'un savant. En lui, l'écrivain et l'orateur sont de mince envergure. Chose étrange, il ne retrouve une vigueur de plume ou de parole
que lorsqu'il s'agit du divorce. Je n'ai pas à expliquer ce mystère, et à sonder le cœur et les reins de M. Naquet. Néanmoins, et quoi que j'en aie, je ne puis m'empêcher de songer au jugement que Thomas Carlyle, le Michelet de l'Angleterre, portait sur Tallien, qu'il avait vu en Bavière vers 1817, Tallien n'était pas et n'avait jamais été éloquent. Un jour, un seul jour, dans la séance du 8 thermidor, il trouva des accents d'une force et d'une grandeur incomparables. Abstraction faite de la rhétorique habituelle du temps, Tallien fut, pour cette unique fois, un homme de génie. Il dut ce triomphe inattendu, qui changea la face de la France et, peut-être, du monde entier, à l'amour inassouvi <ïue lui avait inspiré cette guenon de Teresa Cabarrus.
Je suis venu à maintes reprises, sans avoir les mêmes raisons que Tallien, je n'oserais dire que M. Naquet, mais par pur bon sens, à la rescousse des partisans du divorce. Ce divorce honteux, misérable et immoral, immoral surtout, qu'on appelle « la séparation de corps », est une telle ânerie que, réellement, il faut que nos législateurs aient des écailles — et des écailles d'huîtres — sur les yeux pour ne pas voir où ce système ridicule va nous entraînant chaque jour. C'est une véritable honte que de s'entêter dans l'erreur, ainsi que nous le faisons de propos délibéré et en connaissance de cause. Tourner ses pouces benoîtement et murmurer d'une voix onctueuse : Quod conjunxit Deus, Jiomo disjungere neqait, telle est, au fond, l'argumentation des adversaires du divorce. Cette naïve placidité me rappelle le ronron du comédien Geoffroy parlant de l'indissolubilité des liens conjugaux dans une pièce où sa femme sortait continuellement pour aller faire visite à sa tante malade.
Je n'ai sous les yeux que des fragments du dis-
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cours de M. Léon Renaud. Il me semble, d'après les citations un peu tronquées que je lis, que M. Renaud, sauf deux points, a purement et simplement réclamé la mise en vigueur du titre YI du livre IV du Code civil, rayé par la loi du 8 mai 1816. Je vous demande où serait le grand mal, en vérité! Les gens naturellement portés à l'éloquence attendrie ne manqueront pas de parler du sort des enfants. Ils iront peut-être jusqu'à emprunter à M. Gondinet l'aimable fantaisie qu'il a développée sur la scène du Vaudeville. Croyez-vous donc, ô gens naturellement portés à l'éloquence attendrie, que les enfants soient sur un lit de roses, étant donné l'absurde régime de la séparation de corps!
Ne nous illusionnons pas, et ne cherchons pas midi à quatorze heures. La résistance au divorce n'est, en lin de compte, quelque juridiquement spécieuses que puissent être les discussions à venir, qu'une suprême révolte du vieil esprit catholique contre l'esprit moderne. Les adversaires du divorce font, inconsciemment peut-être, mais indiscutablement, œuvre théocratique. Et ce qui explique peu les grandes fureurs de ces adversaires, c'est qu'on respecte leurs convictions. La séparation de corps continuera à exister, comme en 1803, parallèlement au divorce.
Il est clair que le divorce, tel que l'a défendu M. Léon Renaud, a dû paraître à M. Naquet un divorce anodin, un divorce de poche, quelque chose comme un remède facile à suivre, même en voyage. Il s'y est rallié, pourtant, et a habilement fait. M. Naquet a un gros dossier relatif au divorce. De temps en temps, dans les conférences qu'il est allé débitant dans les grandes villes, il a sorti de ce dossier des pièces absolument probantes et qui collent au mur les adversaires les plus endiablés. Moi-même, si je ne me fais pas illusion, j'ai eu la
bonne fortune de lui procurer quelques anecdotes d'un haut goût.
,,. Très sérieusement, cette loi du divorce, que réclametout esprit sage et que repoussent quelques maniaques de spiritualisme , passera forcé méat un jour ou l'autre. Je ne sais quel «era, cette fois, son destin. Il y a partout, on ne saurait le contester, un courant .favorable au projet de M. Naquet. Personne ne demande que le mariage :ressemble à une de ces unions morganatiques que les étudiants concluent de façon légère à la .closerie des Lilas, entre deux piles de bocks. Mais le sens commun exige que l'indissolubilité du mariage, qui crée tant de situations fausses, misérables et douloureuses, ne soit pas un dogme absolu. En 1831, 1832, 1833 et 1834, quatre tentatives en faveur du divorce ont échoué devant la Chambre des Pairs, Seions-nous plus heureux aujourd'hui, et se décideca-t-on à comprendre que la France, dût-elle tomber au rang de fille cadette de FEglise, n'est pas indigne de jouir du bénéfice légal dont joui&sent en paix l'Angleterre, PAllemagne, la Belgique, la /Bavière et les Etats-Unis. Nous verrons bien si» en 1883, les majestueux sénateurs s'opposeront encore à la plus sensée, à la plus nécessaire et à la plus morale des réformes.
{VÉvétLem&iht,, 1862.)