LE REPORTER
Dans une alerte chronique publiée par la Revue Bleue, M. Dionys Ordinaire a tracé sous ce titre : Mœurs contemporaines : le Reportage, une satire assez mordante du journalisme et des journalistes contemporains, qu'il immole à un journalisme et à un journaliste idéaux, ceux d'autrefois, ceux de son temps.
Cette apologie des hommes et des choses du passé n'est point directement exprimée : on la sent latente sous les critiques, et celles-ci sont fort moroses. C'est delà curiosité du public, — M. Ordinaire juge cette curiosité très basse, — et d'autre part de la vanité sans frein des particuliers que serait né ce journalisme bâtard : le reportage,
... — M. Dionys Ordinaire n'est plus tout jeune» me disait, après cette lecture, un reporter blessé d'avoir été comparé « à la poussière du désert qu entre dans les maisons les mieux closes ». Il avoue lui-même qu'à mesure que l'Age s'accroît, on éprouve à faire parler de soi un plaisir de plus en plus vif. Il m'en veut, à moi et à mes camarades, de ce que nous n'avons jamais monté son escalier.
Nous sommes tous persuadés, ai-je besoin de le dire, que ce reporter se trompait. Le débat a plus de grandeur. Il est très vrai qu'une révolution s'est produite dans le journalisme contemporain, et M. Ordinaire peut, sans être suspect de rancune, préférer aux nouveautés les habitudes de sa jeunesse.
Le public n'est pas si désintéressé qu'il pourrait le croire dans cette question de boutique, car le journal est certainement, plus que le livre et le théâtre, le miroir fidèle de l'opinion.
... Quand tout se transformait, le journal devait
se modifier comme le reste... La faveur que le chroniqueur avait perdue était allée à un autre personnage qu'on a appelé, je ne sais pourquoi, d'un nom anglais, reporter, puisque nous avons « nouvelliste ».
Celui-là ne bâclait pas ses spirituelles illustrations sur la nappe d'un cabinet de restaurant; on ne le connaissait point à Tortoni. Obscur, anonyme, à peine autorisé à signer d'une initiale ses articles sans prétention littéraire, uniquement préoccupé d'exactitude, il était toujours par voies et par chemins, en voiture, en bateau, en chemin de fer, courant partout ovi il y avait une fête, un sinistre, une grève : il voyageait à l'avant-garde des armées, accompagnait les explorateurs dans leurs explorations, et, toujours le crayon et le carnet à la main, il prenait des notes sous la pluie des balles, le dernier sur le pont du navire en train de sombrer. Comme récompense de ses patients efforts, des diflicultés de sa perpétuelle enquête, il avait la joie d'être l'inconnu dont on attendait impatiemment l'article, celui qui assouvissait cette grande faim de « savoir » qui tenaille les entrailles du public, car le Français ne vit pas seulement de pain, a dit un moraliste connu, — au fait, c'est peut-être bien Jules César en ses Commentaires, — mais aussi de nouvelles.
Le reporter, c'est le soldat arrivé par le rang. Il est entendu qu'il ne peut dépasser un certain grade, du moins à l'heure présente. En effet, aujourd'hui, il possède une connaissance insuffisante de la langue, il a fait trop peu d'études générales; il a — et ce n'est pas sa faute — l'échiné un peu trop souple pour arriver aux premières places. Mais quand on sera débarrassé de tous les vieux maréchaux de la chronique que l'on laisse, par respect, mourir dans leurs commandements, avec tous leurs galons
♦fanés sur le bras, le reportage Irionjphera définitivement. Il montera des bas-fonds'du ijourn-al à la surface. Il tentera tous les g'cns de ûiérile, les. artistes, les littérateurs, les poètes, '«eux qui savent voir, deviner, composer, écrire, ceux qui ont des impressions justes et profondes, ceux dont le ■regard perce les contours, va à l'àme des hommes -et des choses. A ce moment-rlà, le reporter sera bien plus qu'un homme d'esprit, monsieur Diooys Ordinaire, parfois un homme de génie.
Il y a déjà eu un reporter de celte envergure.
Dans le numéro même de la Revue. Bleue où vous plaisantez si agréablement les journalistes iiiforanateurs, au JBuUetin, y ai va qu oa annonçait le troi- «B-ième volume des œuvres inédites de Victor Hu^o, «celles qu'on a publiées sous ne titre. Choses vues, •impressions et souvenirs. Par basar-d, j'avais reeu -«ce livre la veille. Je; l'ai ouvert, et, dame ! ça a été "«.n éblouissement. Vous avez certainement lu ce livre-là, comme nous tous, monsieur Ordink^iire. Eh iaien, je suppose que vou« êtes directeur /d'un grand journal, et qu'un jeune garçon, un :iacoiauu, un nommé Victor Hugo vienne vous proposer pour -vos « Au jour le jour » un des chapitres qui eom- 'posent ce recueil de Choses ivues : vous êtes trop jO-urnaliste pour ne pas tendre les bras -à ee passant, pour ne pas le serrer sur voire '.cceur, pour vue pas vous L'atlacheràvie avec une chaîne d'or.
Et.pourtant, ces « Choses vues », c'estdu repor- .tage, rien que du reportage, du reportage de la rue, ^^es cancan sde portières, des oo'iditxle la foule, cnayonaésàia hàtesur un petit carnet, tout debout aumilLeu nie rassemblements de bavards. Voits tourniez en ridicule, dans votre article, les g-ens qui vous ont dit comment est faite la maison où Pranzittiia -assassiné, « qui ont interrogé la portière et le marchand de -vin, compté les m;archeis < de ; L'escalier;» , «te. Mais
Victor Hugo, que vous admirez, n'opère pas autrement. Quand le duc d'Orléans est tué, dans une chute de voiture, il se transporte sur le lieu de l'accident et note ses impressions toutes chaudes. Ecoutez-le parler lui-même :
« Aujourd'hui, mercredi, j'ai visité le lieu où le prince est tombé; il y a précisément à cette heure une semaine. C'est à l'endroit de la chaussée qui est compris entre le vingt-sixième et le vingt-septième arbre, à gauche, en comptant les arbres â partir de l'angle que fait le chemin avec le rondpoint de la Porte-Maillot. Le dos d'àne de la chaussée a vingt et un pavés de largeur. Le prince s'est brisé le front sur le troisième et le quatrième pavé à gauche, près du bord. S'il eût été lancé dix-huit pouces plus loin, il serait tombé sur la terre.
« Le roi a fait enlever les deux pavés tachés de sang, et l'on distinguait aujourd'hui, malgré la boue d'une journée pluvieuse, les deux pavés nouveaux fraîchement posés. »
. Voilà du reportage américain, ou je ne m'y cojonais pas. Avouez pourtant que l'effet est immense et que cette précision mathématique vous émeut plus qu'une phrase de poète. Il faut donc être logique, et, quand on trouve bon que Victor Hugo compte les pavés du duc d'Orléans, ne pas trouver mauvais que nous comptions les marches de Prau- 2jLni.
Les reporters axiraient été curieux de savoir »ce que M. Ordinaire pensait de tous ces diétails. Eq attendant, de même qu€ les mennisLers ont chargé saint Joseph de défendre leurs intérêts, et les jardiniers saint Fiacre de les représenter auprès de Dieu, ils se sont entendus pour écrire et broder sor leur bannière :
Victor Hugo, patron des refyorters,
iLe Ternes, 188(8.)