IL FAUT UN IDEAL
... Un idéal! Comme Jaurès a raison, et qu'un idéal est chose nécessaire !
Sans doute, nous sommes convaincus que les transformations dans l'ordre social, comme dans la nature, se font lentement, par voie d'évolution. Je l'ai appris de Taine, et Jaurès de Karl Marx.
Nous savons que notre époque est un instant d'une évolution qui, sous la pression des mêmes causes qui ont produit le capitalisme, nous conduit à une situation X, que Marx définit collectivisme. Et si instamment qu'on souhaite que cette évolution aboutisse, on ne saurait supprimer ses étapes.
... Les hommes de Parlement aiment que ces opérations ne soient pas à trop long terme. Cela s'explique par la hâte qu'ils ont de donner leur mesure dans le bref instant de pouvoir que leur laisse l'intrigue des partis.
Toutefois, il ne faut pas s'y tromper; un pays ne se satisfait pas de ces petites perspectives.
Des modifications administratives, quelques améliorations économiques, qui suffisent à intéresser un
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politicien, n'échanffeot pas les cœurs dans la masse; Le peuple ne s'intéresse à ces réformes que s'il les voit comme partie d'un tout dont il puisse prendre une idée assez nette pour le désirer et pour l'aimer dans toutes ses parties.
Le peuple veut qu'on lui présente un ensemble de perfection sociale. Il veut un idéal. Et tous, nous ea sommes-là. Ce qui nous passionne, ce n'est pas d'introduire un peu d'harmonie dans le monde, c'est de nous acheminer vers toute la justice, toute la liberté, toute l'harmonie.
De là cette grande infériorité du programme radical sur le socialiste. Les radicaux se sont réduits peu à peu à n'avoir plus d'idéal, mais seulement quelques réclamations législatives.
Ce n'est pas qu'une bonne partie des socialistes actuels ne soient des radicaux plus ou moins avancés. Beaucoup de socialistes d'étiquette répugneraient à l'application immédiate et complète des doctrines qu'ils approuvent. Ce qui leur plaît dans le socialisme, outre qu'ils le trouvent logique et généreux, c'est qu'il leur donne un rôle important dans l'histoire de l'univers : il leur permet de se considérer comme un instant d'une évolution sublime, comme des ouvriers de la grande et définitive harmonie sociale. Il les rapproche de l'idéal.
Que des hommes se plaisent à envisager et à préparer un système social dont ils ne voudraient pas pour eux-mêmes, c'est, direz-vous, une plaisante contradiction.
Non, c'est sagesse, c'est vif sentiment de l'évolution. Un peuple s'achemine vers son avenir, le désire, en même temps qu'il s'accommode des étapes.
Notre besogne est double. D'abord que faut-il mettre dans les lois? Il y faut mettre tout ce que nos mœurs peuvent accepter. C'est-à-dire nous devons les conformer à nous-mêmes.
Ensuite que faut-il mettre dans nos intelligences, dans nos cœurs? La justice, labeauté, l'amour, tout ce dont nous voudrions être capables.
Légiférons pour le présent, éduquons pour l'avenir. C'est pourquoi Goblet, homme du Parlement, n'a pas tort de dire : « Je propose telle, telle et telle mesure. » Et nous aussi socialistes, nous avons raison de proclamer : « Nous voulons tout, nous voulons l'idéal! »
[La Cocarde, 15 septembre 1894.)
ALFRED GAPUS
On a raconté que M. Alfred Gapus fit ses débuts dan» le journalisme en écrivant inopinément sur Darwin un article auquel le préparait sa culture scientifique. Il entra au Clairon de Gornély, en 1882, où il signait « Canalis » des « Notes d'un passant » qui ne tardèrent pas à être remarquées. Il collabora bientôt avec Octave Mirbeau* Paul Hervieu et Gi'osclaude aux Grimaces. Puis, avec sa spirituelle philosophie, son ironie légère qui parait des idées souvent sérieuses, il charma les lecteurs du Gaulois, de l'Echo de Paris, du Figaro, dont il devait être longtemps un des rédacteurs en chef.
En même temps, il commençait à donner son œuvre de romancier, avec ce livre exquis et plein, Années d'aventure, avec Qui perd gagne, et sa carrière d'auteur dramatique, marquée par de grands succès : Brignol et sa fille, la Petite Fonctionnaire, les Maris de Léontine, la Veine, l'Adversaire, la Châtelaine, l'Adversaire, les Deux Ecoles, etc.
« M. Alfred Gapus, a dit Jules Lemaître, est un écrivain d'une originalité paisible et sûre. D'un seul mot, c'est un réaliste, un vrai, et cela est devenu rare. Gar son réalisme, à lui, ne se complique ni de naturalisme, ni de pessimisime, ni d' « écinture » artiste, ni de parisianisme fait exprès, ni de psychologomanie, ni du désir de frapper fort et de nous étonner, ni d'autre prétention à quoi que ce soit. Il voit clair et dit clairement ce qu'il a vu : c'est tout. Naturellement content, tranquille, exact, ironique à peine. J'ai dit une fois que, par sa tranquillité et sa lucidité, il me rappelait Alain Lesage, et je ne m'en dédis point... »
En 1920, M. Alfred Gapus passa du Figaro au Gaulois et donna, au Théâtre Marigny, une grande comédie sur les transformations sociales apportées par la guerre, la Traversée. Il est membre de l'Académie française.