LE BOIS DU PALAIS ROYAL
Dans le jardin du Palais-Royal, de grands tas de bois mort, provenant des arbres du jardin, sont disposés çà et là. Un employé s'approche pour y mettre le feu.
Un Passant. — Vous allez brûler ça?
L'Employé, — Oui.
Le Passant. — C'est que... voilà... Vous ne pourriez pas, au lieu de le brûler pour rien, me permettre de l'emporter chez moi pour me chauffer?... J'ai une femme et deux enfants et ou n'a pas de feu à la maison depuis trois jours. Et nous avons des voisins qui sont dans le même cas que nous.
L'Employé. — Hé ! Vous n'avez pas une mau- Taise idée...
Le Passant. — N'est-ce pas ?
L'Employé. — Je vais en parler à mon supérieur...
Le Passant. — Merci, et, en attendant... (Il fait mine d'emporter du bois.)
L'Employé {l'arrêtant). — Oh! pas maintenant... Diable! comme vous y allez !.., Il faut d'abord que vous me donniez votre adresse.
Le Passant. — La voici.
L'Employé. — Je vais la transmettre, ainsi que votre demande, à l'inspecteur, qui fera son rapport à l'Assistance publique.
Le Passant. — Ce sera long?
L'Employé. — L'Assistance publique enverra chez vous un inspecteur qui fera un nouveau rapport sur votre situation de fortune. Vous êtes élec« leur ?
Le Passant. — Je pourrais l'être.
L'Employé. — Vous payez exactement votre loyer ?
Le Passant. — H y a des fois,
L'Employé. — Enfia tout cela ne me regarde pas. L'inspecteur vous interrogera... Maintenant... (Il approche une allumette du tas de bois.)
Le Passant. — Hé mais ! vous allez tout faire brûler ?
L'Employé. — C'est le règlement. Mettre le feu à dix heures et que tout soit brûlé à midi...
Le Passant. — Mais alors, et mon bois ?
L'Employé. — Tout ce que je peux faire, c'est de transmettre votre demande. Quant au bois, il faut que j'y mette le feu...
Le Passant. — Jamais le rapport ne sera terminé avant...
L'Employé. — Il servira peur l'année prochaine : allez! il y en aura encore du bois mort l'année prochaine. N'ayez pas de crainte. (Il allume.)
Le Passant. — Je peux me chauffer, au moins ?
L'Employé. — C'est défendu... Si vous voulez vous chauffer, adressez une demande à la Ville... Voyons! voyons! retirez-vous... et rentrez chez vous rédiger votre pétition... Ça vaudra mieux.
Graindorge (A. Capus).
{VÈcho de Paris, 16 février 1895.)
« Après avoir écrit dans les journaux pendant plus d'un quart de siècle, — occupation qui a fait le charme et le tourment de ma vie, — je reste convaincu que, s'il n'est guère de profession plus décriée que le journalisme, il n'en est pas qui puisse donner autant de pures et "Traies jouissances à qui sait l'embrasser avec abné-, gation, la pratiquer avec dignité, la rehausser, enfin,. par la passion do la vérité à découvrir plus encore qvie par le talent de la répandre... » Eugène Spuller plaçait cette déclaration en tête d'un des volumes des Figuresdisparues, où il avait recueilli quelques-uns de ses articles.
■ Il avait commencé, comme tant d'autres de ceux qui furent les adversaires du second Empire quand il n'y avait que du péril dans cette attitude, par le barreau. C'est au Palais, en 18G2, qu'il connut Gambetta, dont iï allait devenir le plus intime et le plus fidèle ami.
Eugène Spuller se jeta ardemment dans l'opposition^ Il fit preuve d'une grande clairvoyance en politique extérieure dans l'Europe, en dénonçant les ambitions de a Prusse. Il attesta le sérieux de ses idées dans le Jour- ^nal de Paris et la lîei-ue Politique. Sa plume s'était faite acérée dans le Nain jaune. Il avait pris la part la plusactive, et sous toutes les formes, à l'opposition.
A la Révolution du 4 septembre, il se trouva tout naturellement aux côtésde Gambetta, qu'il suivit à Tours ea octobre 1870, partant avec lui sur le ballon VArmaud^ Barbes. Il ne voulut point de fonctions officielles, mais il fut le collaborateur de tous les instants du ministre dfr la Défense nationale.
Il se trouva désigné pour être le rédacteur en chef de la République française, au moment de la fondation de ce journal, en novembre 1871.
Elu député, il fut sous-secrétaire d'Etat aux AfiPaîres étrangères en 1881, ministre de l'Instruction publique en 1887, ministre des Affaires étrangères en 1889.
Journaliste, Eugène Spuller fut toujours préoccupé de l'éducation de la démocratie. Il ne laissa pas que de regretter la transformation de la presse et le remplacement des journaux de discussion par les journaux d'information.