LA JEUNESSE
, Pourquoi perdre confiance en la jeunesse ? Au fond, n'est-elle pas la même à tous les temps? La jeunesse est le printemps de la vie, a dit le poète italien. Tous les printemps n'apportent-ils pas avec eux un renouveau de viridité, d'allégresse et d'espé» rance ?
... Nous, nous souffrions de la perte de la liberté, et nous avions la honte au front de l'humiliation que le triomphe du 2 décembre avait imprimée sûr la face auguste de la France. Mais nous n'étions pas sceptiques. Nous avions, dans l'avenir de nos sentiments et de nos idées, une foi entière et qui ne s'est pas démentie. C'est en silence que nous rongions le frein que l'on nous avait mis, et si l'on pouvait voir sur nos visages une résignation qui heureusement n'a jamais été au fond de nos cœurs, nous vivions du moins avec la certitude que le jour des réparations luirait pour nous. Ce jour est venu, mais de quel prix, hélas ! avons-nous dû payer la délivrance !
Quand ma pensée se reporte à cette époque, je ne puis m'empêcher de trouver que, malgré notre infortune, malgré la gêne, l'oppression, la servitude dont nous étions accablés, nous avons été plus heureux ou, pour mieux dire, moins à plaindre peut-
être que les jeunes gens d'aujourd'hui. On les représente comme désabusés, avant d'avoir rien connu de la vie. Ils n'ont encore rien fait, et déjà l'on dit qu'ils sont las. Ce ne doit pas être vrai, et ceux qui les voient doivent mal les observer. La liberté nous manquait, à nous, et la liberté est tout ensemble le principe , le moyen et le but d'une vie vraiment active et féconde : à ce point de vue, notre malheur était extrême. Mais à ceux d'aujourd'hui, on ne remarque pas assez qu'il manque aussi quelque chose qui, à leurs yeux, ne doit pas être d'un moindre prix que la liberté ne l'était aux nôtres : ce « quelque chose », s'il est permis d'user de ce terme, c'est la réparation qui est due à la patrie, que nos jeunes générations sentent diminuée et qu'ils voudraient revoir dans toute sa force et toute sa grandeur, avec le rayonnement de son génie et de sa gloire. C'est là un sentiment très noble qui, bien loin d'accabler les jeunes gens d'aujourd'hui comme nous accablaient la perte et l'absence de la liberté politique, est fait, ce me semble, pour les soutenir et les tendre vers un but qui n'est certes pas moins élevé que celui que nous poursuivions. Aussi bien, je ne comprends pas que l'on dise que la jeunesse de l'heure présente manque d'idéal. Elle en a un au contraire, et s'il est vrai qu'elle désespère, ce n'est certes pas de ne point le voir ni de ne pas le connaître, mais de ne point savoir encore à quel jour et comment elle pourra l'atteindre.
Après la restauration de la grandeur historique àe la France, il y aura, il y a dès maintenant une autre tâche pour les générations nouvelles : c'est l'organisation de la démocratie. On assure que les jeunes gens sont devenus indifférents aux formes politiques des gouvernements : c'est que pour eux ce problème, qui a pesé sur tout le dix-neuvième
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ANTHOLOGIE DU JOITRJTALISME
siècle, est aujourd'hui résolu par la fondation et l'afTermissement de la République.
Si la République était de nouveau remise en question et menacée de quelque péril, on Terrait tout aussitôt renaître les querelles sur les meilleures et les pires formes politiques des gouvernements.
Les jeunes gens ne s'intéressent guère à ce qui nous a passionnés, et c'est assez pour que, légèrement et sans y regarder d'assez près, nous les taxions d'indifférence. Soyez sûrs que d'autres idées comme d'autres soins les occupent. Ce qui nous fait défaut, quand nous parlons d'eux, c'est précisément la connaissance intime de ces préoccupations. Assez souvent d'éloquentes voix s'élèvent^ qui parlent au nom de la jeunesse contemporaine, mais ce ne sont pas des voix de jeunes gens, et ceux d'entre eux qui se risquent trop rarement à exprimer des idées ne font guère que répéter ce qu'ils ont appris de leurs maîtres. Aussi, pour nous en tenir à ce grand et difficile problème de l'organisation de la démocratie, je suis convaincu, pour ma part, que les générations nouvelles rêvent une politique toute différente de la nôtre, et qui sera bien à elles. Mais cette politique, jeune et nouvelle comme les hommes jeunes et nouveaux qui la professent, qui la connaît ? Elle n'a encore été exposée nulle part. Qui sait si ce n'est pas de cela que souffre la jeunesse?
Toute gestation est laborieuse. La jeunesse a sa politique, qui ne s'est pas encore révélée, et cette politique, elle l'aime avant qu'elle ait vu le jour^ elle est prête à s'y dévouer, dès qu'elle aura pris corps et vie. Très certainement, cette politique ne sera pas la nôtre, puisqu'elle a un objet tout différent. Pourquoi donc faire un crime à la jeunesse de ce qu'elle répugne à s'enrôler dans nos vieux «adres, à prendre parti dans nos querelles ? Elle a
tout autre chose à faire que nous, et comme la présomptioa est un des défauts de la jeunesse, en môme temps que l'une de ses qualités, la jeunesse croit que, pour accomplir la tâche, elle n'a rien de mieux à faire que de se passer des « vieux » et de ne compter que sur elle-même. C'était déjà le reproche que nous adressaient les « vieux » de notre temps.