PIERRE GIFFARD
cours enflammé; j'étais conquis en quelques minutes.
Un problème se posa : Serai-je bi ou iri cycliste? Si je monte sur deux roues, j'irai peut-être plus vite, mais je m'étalerai par terre un grand nombre de fois avant d'acquérir les bous principes. Si je marche sur trois roues, j'aurai l'air plus papa, mais en une demi-heure je serai compétent et je filerai dans le bois de Boulogne à coups de pédales victorieuses...
Mon marchand, qui possède vraiment la philosophie de son métier, me tint alors ce langage :
« Je devrais vous inciter à m'acheter un tricycle, car c'est plus cher que la bicyclette. Eh bien, non! Je vous dis énergiquement : « Prenez sur vous de vous étaler quelquefois. » Je vous tiendrai sur l'instrument pendant une ou deux leçons ; vous posséderez bientôt les principes de la bicyclette.
Accepté. J'ai fait mes chutes avec plus ou moins de grâce, et, poussé par un je ne sais quoi d'étrange que j'ai trouvé tout de suite à la bicyclette, j'ai persévéré dans quatre leçons. A la troisième je faillis tout envoyer promener; à la quatrième j'étais hors d'affaire; c'est bien plus simple qu'on ne croit.
Depuis lors, dès que j'ai deux heures libres, je pars sur ma bête en acier. Je me porte à ravir, et mon chien aussi, car tous deux nous dévorons les espaces et nous revenons rompus, moulus, mais transformés par cet exercice dont on a tort, vraiment, de se moquer. En France, on se moque de tout...
Maintenant une bonne farce! On nous présente le cyclisme, mot baroque(!), comme arrivant d'Angleterre, ce qui fait toujours bien chez nous. Or rien n'est plus français que la vélocipcdie. i\appclonsnous les grands bicycles qui apparurent au Luxembourg avant la guerre de 1870. Les Muscadins du
Birectoire avaient des célérifères qu'ils lançaient, avec eux dessus, en appuyant précipitamment les pieds sur le sol, et l'histoire dit que c'est un serrurier de Paris, nommé Michaux, qui eut vers 1875 ridée de combiner les pédales avec une chaîne de Yaucanson , d'où le gracieux tricycle et la séduisante bicyclette qui font fureur aujourd'hui. Gloire à Michaux !
[Le Petit Journal, 6 mars 1890.)
Du rôle politique que Jules Lemaître se crut quelque temps appelé à jouer, il ne subsiste que le souvenir d'une évolution singulière chez un esprit tel que le sien. Ce qui demeure, c'est l'écrivain d'une agile et subtile intelligence, infiniment souple, riche de pensée.
Pendant qu'il était encore professeur, il avait donné des recueils de vers, les Médaillons, les Petites Orientales, puis des articles dans la Revue Bleue. Il ne tarda pas à se consacrer à la critique. Une étude publiée dans le Figaro, sur Victor Hugo, fit grand bruit pour la liberté avec laquelle ce nouveau venu dans les lettres parlait du poète : « C'est Homais à Pathmos, » disait-il. Jules Lemaître ne laissait pas aussi que de traiter avec désinvolture quelques renommées contemporaines. Par son indépendance, par l'agrément de sa manière, les grâces de son ironie, il conquit vite une grande notoriété.
Il n'y a pas à parler ici du romancier de Sérénus, de l'auteur dramatique de Révoltée, de Mariage blanc, du Pardon, des Rois, de la Massière, de Bertrade, etc. La part du journaliste est encore considérable dans l'œuvre de Jules Lemaître.
A l'époque de ses succès de critique littéraire, puis de critique dramatique aux Débats, alors qu'on ne pouvait encore songer à de futurs dissentiments, Jules Lemaître était ainsi jugé par Anatole France : « M. Lemaître se dédouble avec une facilité merveilleuse ; il voit le pour et le contre; il se place successivement aux points de vue les plus opposés; il a, tour à tour, les raffinements d'un esprit ingénieux et la bonne volonté d'un cœur simple. Il dialogue avec lui-môme, et fait parler l'un après l'autre les personnages les plus divers. Il a beaucoup exercé la faculté de comprendre. Il est humaniste et moderne. Il respecte les traditions et il aime les nouveautés. Il a l'esprit libre et le goût des croyances. Et
si, quand il a tout dit, il ajoute : « Que sais-je? » n'est-ce pas gentillesse philosophique? »
Jules Lemaître donna au Temps des chroniques, où se retrouvaient les caractéristiques de sa personnalité. Puis vint la crise. Il crut devoir se jeter dans la mêlée politique, fit, à l'Echo de Paris, une campagne trop longue pour ceux qui attendaient de lui une suite à son oeuvre d'artiste, se dépensa en conférences où il propag-eait les idées vers lesquelles s'était soudain orienté ce libre esprit. Mais il devait revenir à la littérature. Il mourut au moment même où commençait la guerre de 1914.
Il était de l'Académie française.