SARAH BERNHARDT
... Passionnée et féline, douce et violente, innocente et perverse, névropathe, excentrique, énigmatique, femme-abîme, femme je ne sais quoi, ]VIme Sarah Bernhardt me fait toujours l'effet d'une personne très bizarre qui revient de très loin; elle me donne la sensation de l'exotisme, et je la remercie de me rappeler que le monde est grand, qu'il ne tient pas à l'ombre de notre clocher et que l'homme est un être multiple, divers et capable de tout. Je l'aime pour tout ce que je sens d'inconnu en elle. Elle pourrait entrer dans un couvent de clarisses, découvrir le pôle nord, se faire inoculer le virus de la rage, assassiner un empereur ou épouser un roi nègre sans m'étonner. Elle est plus "vivante et plus incompréhensible à elle seule qu'un millier d'autres créatures humaines. Surtout elle est beaucoup plus Slave que toutes les Slaves que j'ai jamais rencontrées, et qui souvent étaient Slaves, comme la Lune.
Elle a donc merveilleusement joué Fedora. Le rôle, qui est tout de passion, la contraignait heu-
reusement à varier sa mélopée et à rompre ses attitudes hiératiques. Son jeu est redevenu prenant et poignant. Pour traduire l'angoisse, la douleur, le désespoir, l'amour, la fureur, elle a trouvé des cris qui nous ont remués jusqu'à l'àme , parce qu'ils partaient du fonds et du tréfonds de la sienne. Vraiment, elle se livre, elle s'abandonne, se déchaîne toute, et je ne pense pas qu'il soit possible d'exprimer les passions féminines avec plus d'intensité. Mais, en même temps qu'il est d'une vérité terrible, son jeu reste délicieusement poétique, et c'est ce qui la distingue de celles des vulgaires panthères du mélodrame. Ces grandes explosions demeurent harmonieuses, obéissant à un rythme secret auquel correspond le rythme des belles attitudes. Personne ne se pose, ne se meut, ne se plie, ne s'allonge, ne se glisse, ne tombe comme M™« Sarah Bernhardt. Cela est à la fois élégant, souverainement expressif et imprévu. Faites-y attention : toutes ces silhouettes successives semblent des visions d'un peintre raftiné et hardi. Cela n'est guère simple, mais comme c'est « amusant »,au sens où l'on emploie ce mot dans les ateliers!
Personne non plus ne s'habille comme elle, avec une somptuosité plus lyrique ni une audace plus sûre. Sur ce corps élastique et grêle, sur cette fausse maigreur qui est, au théâtre, un élément de beauté, car, par elle, les attitudes se dessinent avec plus de netteté et de décision, la toilette contemporaine, insensiblement transformée, prend une souplesse qu'on ne lui voit pas chez les autres femmes, et tomme une grâce et une dignité de costume historique. Et le jeu de cette grande artiste n'est point seulement poignant et enveloppant à la fois; il est personnel jusqu'à l'excès et, pour ainsi dire, coloré. J'ai déjà fait remarquer que rien n'était, en quelques endroits, d'une conrention plus singulière que
la diction de M™e Sarah Bernhardt. Tantôt elle de'roule des phrases et des tirades entières sur une seule note, sans une inflexion. Le charme est alors presque uniquement dans l'extraordinaire pureté de la voix : c'est une coulée d'or, sans une scorie ni une aspérité. Le charme est aussi dans le timbre. On sent que ce métal est vivant, qu'une âme vibre en ces sonorités unies comme de longues vagues. D'autres fois, tout en gardant le même ton, la magicienne martèle son débit, passe certaines syllabes au laminoir de ses dents, et les mots tombent les uns sur les autres comme des pièces d'or. A certains moments, ils se précipitent d'un tel train qu'on n'entend plus qu'un bruit, sans en concevoir le sens : c'est assurément un défaut que mon parti pris d'extase m'empêche de reconnaître. Mais souvent aussi, cette diction monotone et pure d'idole ennuyée qui ne daigne pas se dépenser, comme le Commun des mortels , en réflexions inutiles et bruyantes, a quelque chose de hautain et de charmant... Il y a de l'infini et du lointain dans celte mélopée imperturbable et limpide.
En somme, c'est peut-être cet artifice, et le contraste qu'il fait avec les passages où la comédienne revient à la diction naturelle, qui fait l'originalité du jeu de M^^ Sarah Bernhardt. Ce récitatif est sans doute au rôle parlé ce que sont au rôle mimé les costumes étranges et splendides : il leur donne une couleur et une saveur d'exotisme. Bizarre et vraie, l'un et l'autre à un degré tout à fait surprenant, M"^^ Sarah Bernhardt a, de plus, le charme inanalysable. J'avoue que je l'admire très pieusement.
Nous vous souhaitons, madame, un très bon voyage, tout en regrettant fort que vous nous quittiez pour si longtemps. Vous allez vous montrer là-bas à des hommes de peu d'art et de peu de
littérature, qui vous comprendront mal, qui vous regarderont du même œil qu'on regarde un veau à cinq pattes, qui verront en vous l'être extravagant et bruyant, non l'artiste infiniment séduisante, et qui ne reconnaîtront que vous avez du talent que parce qu'ils payeront fort cher pour vous entendre. Tâchez de sauver votre grâce et de nous la rapporter intacte. Car j'espère que vous reviendrez, quoique ce soit bien loin, cette Amérique, et que vous ayez déjà porté plus de fatigues et traversé plus d'aventures que les fabuleuses héroïnes des anciens romans. Rentrez alors, et reposez-vous dans l'admiration et la sympathie ardente de ce bon peuple parisien qui vous pardonne tout, vous ayant dû quelques-unes de ses plus grandes joies... Vous n'aurez peut-être pas été une des femmes les plus raisonnables de ce siècle, mais vous aurez plus vécu que des multitudes entières, et vous aurez été une des apparitions les plus gracieuses qui aient jamais voltigé, pour la consolation des hommes, sur la surface changeante de ce monde de phénomènes.
[Journal des Débais.)
ROBERT MITGMELL
Journaliste de droite, il soutint, avec un talent reconnu de polémiste, des idées qui ne laissèrent pas que d'être ondoyantes, puisqu'elles lui firent servir des causes diverses. Elles se rattachaient, cependant, au principe d'autorité. Sous l'Empire, comme rédacteur en chef du Constitutionnel, il avait paru libéral. Après la guerre de 1870, pendant laquelle il s'était engagé, il hésita quelque temps dans sa politique, mais prit parti contre la République, qu'il avait semblé, un moment, accepter. 11 défendit le gouvernement personnel du maréchal de Mac-Mahon, puis revint au bonapartisme sous des formes diverses. Ses oscillations se retrouvent dans le Courrier , la Presse, le Soir. Après la mort du prince impérial, il se fit le champion du prince Jérôme Napoléon, au Gaulois. Il eut encore une période d'hésitation, €n ne pouvant pas ne pas se rendre compte du courant républicain qui enti'aînait le pays, mais il chercha de nouveau à le remonter. Plébiscitaire, il se rallia avec véhémence, un peu plus tard, au mouvement boulangiste. Les défaites successives de toutes les tentatives de réaction l'avaient incliné à quelque philosophie; c'était d'ailleurs un homme d'esprit, et son attachement au passé ne devait plus se traduire que par des ai'ticles d'un mécontentement frondeur. Il était, au demeurant, très parisien.
Robert Mitchell avait été élu deux fois député.