ROBERT MITCHELL
moins exacte de la plus surprenante des aventures.
L'auteur fut, nous dit-on, l'ami, le confident du général Boulanger; il lui demeura fidèle dans la mauvaise fortune et mérite de prendre place en marge de l'Histoire, à quelque distance du légendaire Bertrand.
Il a vécu dans l'intimité de son héros. Mais il l'a peu ou mal compris, et le tableau qu'il nous trace de son éphémère exaltation ne peut qu'égarer dans les recherches l'historien futur de notre troisième République.
Boulanger ne fut ni un conspirateur, ni même un grand ambitieux. Bon soldat, très discipliné, en dépit des apparences contraires, il se fût aisément contenté du sort qui lui était échu si, par un caprice extraordinaire, la fortune ne l'avait brusquement jeté en dehors des voies que le destin semblait lui avoir tracées.
A l'heure précise où il apparut sur la scène politique, la France souffrait de ce mal indéfinissable qui pousse les femmes nerveuses à la recherche de sensations nouvelles et les peuples à la révolution.
Elle le vit, plein de force et de santé, confiant et heureux comme ceux qui sont ignorants de la vie, théâtral par tempérament, si fort épris de mise en scène; elle l'aima d'instinct et lui imposa le rôle qu'il ne sut pas ou ne voulut pas jouer.
Subissant encore l'humiliation des défaites inoubliées, énervée par un régime bourgeois qui étouffait systématiquement les plus nobles aspirations, ne pouvant se réfugier dans les fortifiants souvenirs d'un passé qu'on lui apprenait à mépriser, elle s'éprit de ce mâle vigoureux et un peu fanfaron qui caracolait superbement sur un cheval noir, et se jeta éperdument dans ses bras.
* On a jugé le général parce qu'on ne pouvait tra-
duire à la barre de justice la France elle-même; c'était une révolte de l'opinion et point l'entreprise d'un homme que le gouvernement réprima, que le Sénat condamna.
Boulanger fut assurément coupable, mais son crime fut de n'avoir pas compris que la France s'offrait à lui, se donnait sans réserves, attendant qu'il la prît de force, puisqu'il ne pouvait l'obtenir en respectant la loi.
A l'heure décisive il recula , dominé par un étrange scrupule de légalité, une sorle de respect professionnel pour la règle et la discipline.
Sa vie ne fut pas une page d'histoire, mais ua simple roman d'amour, et sa mort si dramatique et si touchante en fut le très logique dénouement.
C'est par cette mort qu'il vivra dans la mémoire des femmes, alors que les hommes l'auront depuis longtemps oublié!
Ceux dont il a déjoué les espérances maudiront peut-être sa mémoire, mais celles qui placent au premier rang des affaires humaines, les faiblesses du cœur et les élans de la passion, garderont un souvenir attendri de ce grand amoureux, qui préféra le regard d'une femme au sourire de la fortune.
Pour saisir le pouvoir, il eût sans doute risqué sa tête; il ne voulut pas jouer sa liberté; il ne se résignait pas à vivre séparé d'elle par l'épaisse muraille d'une prison, et ce fut pour ne la point quitter, fût-ce pendant une semaine, qu'il abandonna le champ de bataille au moment où la victoire ne semblait plus douteuse.
A l'étonnante fortune qui lui était promise, il préféra l'exil avec elle et, doucement, vécut à ses côtés, jusqu'au jour où, la pauvre femme ayant quitté ce monde, il s'en fut la rejoindre.
Entre le pouvoir et l'amour, il choisit l'amour.