LES EPERONS
Le dernier baldeM.Gunsburgacoûté quatre-vingt mille francs, et les valait presque. La société n'y était pas plus homogène, mais beaucoup plus brillante qu'aux réceptions précédentes. C'était un peu un bal de bienfaisance. Chacun y saluait la patronnesse de qui il tenait un billet, avant d'aller aux maîtres de la maison. C'était aussi un bal de bienfaisance à cet autre point de vue : M. et M"^^ Gunsburg ont eu la bonne pensée de frapper à la porte du faubourg Saint-Germain avec le rameau d'or de la charité. Ils ont envoyé mille francs à telle noble quêteuse, mille écus à telle autre : les dames, en retour, ont assisté au bal, avec leur escorte.
Les noms les plus disparates : M™« la duchesse de Riario ; — Sforza ; — M. Ricord ; — M°^« Mélanie Waldor; — M™« Labédoyère; — le prince de Monthéar; — Albéric Second; — la comtesse Bathyani; — M. Hugues de Caral, gendre de M. d'Audiffret, homme de lettres naguère et auteur présumé des Mémoires de Lola Montés, etc.
M°^e ]a marquise de Boissy, qui recevait chez elle, le même soir, a terminé chez les Gunsburg, avec son monde qu'elle a amené.
Progrès sensible ! Il n'y avait plus l'inévitable sous-lieutenant en uniforme, arrachant les dentelles avec ses éperons, opérant des razzias sur les plateaux; la plaie, l'inévitable plaie des salons qui commencent.
Ou l'invite une fois, jamais deux.
Le premier acte des salons qui ont fait leurs dents, c'est de se débarrasser de lui.
A peine marchent-ils, qu'ils l'envoient au diable,
ANTIIOLOCJE DU JOUK2ÎALISME
c .rame fit Sixte-Quint, pour ses béquilles, après l'élection.
En revanche, il y avait la petite vicomtesse.
Laquelle? — Celle qui est partout. On en dit pis que pendre et on se l'arrache.
Est-elle donc si jolie? — jN'ob. — Est-'ce pour son élégance ? — Non pas ; sa toilette surcharge'e est de mauvais goût.
Mais c'est la petite vicomtesse.
II faut l'avoir.
[Figaro, 6 naai 1858.)
Peut-être savez-vous, si vous avez la faiblesse de lire mes échos, que je me suis permis, la semaine dernière, d'insinuer que tous les sous-lieutenants n'étaient pas des Brummels, que leurs uniformes ne faisaient pas toujours merveille dans les bals eu habit noir, et que toutes les dentelles n'aimaient pas à être déchirées par leurs éperons.
Cette innocente remarque que tout le monde a pu faire m'a valu une collection d'épîtres de toutes les couleurs.
Elle n'effleure pas l'honneur des sous-lieutenants, n'est-ce-pas ?
Pas plus que ne périclite l'honneur des lettres quand on dit que les salons du faubourg Saint-Germain ne s'arrachent pas M, Ghampfleury.
Le plus spirituel de mes correspondants, M. Félix R..., sous-lieutenant de la garnison de Paris, me répond ainsi :
« Vous ne direz jamais autant de mal des souslieutenants qu'ils en pensent eux-mêmes, et la preuve, c'est qu'il n'y en a pas un qui ne brûle de déserter son grade pour passer lieutenant. »
HEISRI DE PENE 35
Un autre se plaint, sur un ton aigre-doux, que nous ferons fuir les dames à leur approche.
Un troisième se montre plus aigre et moins doux.
Un quatrième m'adresse — de province — quatre pages bourrées d'injures en style poissard, bardées de menaces, et il signe...
Non, je ne dirai pas son nom. Je ne citerai pas sa lettre. Il dit qu'il est officier, et il s'exprime en crocheteur. Oh ! vraiment, je respecte plus l'uniforme et la qualité de sous-lieutenant que celui qui, après n'avoir pas compris quelques lignes inoffensivcs insérées dans un journal, se met à hurler pour l'honneur d'un corps qu'on n'a jamais songé à attaquer.
Croiriez-vous que, séparé de moi par cinq heures de chemin de fer et par un nombre illimité de longueurs de canne, — bien au delà de la portée même des pistolets Devisrae, — mon correspondant a le courage de me menacer d'une ridicule cravache ?
Bien entendu, ma sérénité s'est trouvée exactement aussi ébranlée que quand, par hasard, un homme ivre me heurte en passant dans la rue.
Ma première pensée a été celle-ci : « Très probablement, j'ai affaire, me suis-je dit, à quelque mauvais plaisant déguisé en officier, pour tâcher de faire peur à un de ces faquins de journalistes. Mais, en se parant d'un titre qui n'est pas le sien, il n'a pas su parler la langue du personnage qu'il voulait jouer. On flaire le mystificateur sous sa tunique d'emprunt. Gardons-nous de donner dans le panneau, et de répondre sérieusement. »
Par malheur, à la lettre, — à cette lettre que je ne
db ANTHOLOGIE DU JOURNALISME
veux pas publier, parce qu'alors les officiers auraient le droit de me dire que je les calomnie en prêtant à l'un d'eux de pareilles façons d'écrire, — à celte lettre une carte était jointe.
Cette carte rend plus difficile, mais non pas impossible, la supposition que j'avais.d'abord admise d'emblée.
Je n'ai rien à dire sur le nom qui figure au bas de l'épître et sur la carte de visite. C'est un nom qui ne dit rien. Honorable, je veux le croire, mais certainement plus discret que notre pseudonyme.
Brisons là, monsieur mon correspondant. J'ignore votre profession et j'honore votre grade. C'est vous — si vous n'êtes un mythe — qui avez un moment oublié que tout officier est un gentilhomme, et que quand, à tort ou à raison, l'on cherche une querelle, le bruit ne sied pas aux gens de bonne compagnie.
[Figaro, 13 mai 1858.)
« Quand je l'ai connu, a dit M. Joseph Reinach, c'était un petit -vieillard, d'aspect malingre, de physionomie triste, volontiers silencieux. Mais, quand il se décidait à causer, à discuter des choses du jour, à évoquer celles du passé, son regard s'animait; il avait gardé tout le feu de sa jeunesse et de son pays natal. Il était plein d'esprit et il était très bon. »
Alphonse Peyrat débuta en 1833 par un article dans la Tribune d'Armand Marrast, article qui valut au journal une lourde condamnation. C'était un début original. Quand la Tribune eut succombé sous les amendes, il entra au National, puis à la Presse, où sa collaboration fut longue, active et toujours vigoureuse.
Pour trouver plus encore la liberté dont il avait besoin, il fonda, en 1865, VAvenir national. Adversaire résolu de l'Empire, il prit en 1868 l'initiative de la souscription Baudin.
Il fut élu député à l'Assemblée nationale en 1871, où il siégea à l'extrême gauche, puis, en 1876, au Sénat, dont il devint vice-président.
En 1857, il avait écrit un article qui paraissait alors violent dans la Presse, article qui amena la suspension du journal pendant deux mois.
L'Empire exigeait des nouveaux députés la prestation d'un serment de fidélité au souverain. Les adversaires de l'Empire les plus déterminés n'en admettaient pas l'éventualité pour les élus de l'opposition. C'était l'opinion d'Eugène Pelletan, de Jules Simon, de Bcthmont, de Cavaignac : « Que les élus du peuple, écrivait Louis Blanc, ne se bornent pas au refus du serment : ce qu'il faut, c'est un refus motivé de telle sorte qu'on y entende vibi'er ce grand cri qu'a retenu au fond des consciences le succès de l'attentat par où la liberté de la tribune et
de la presse ont péri, » — Emile Ollivicr, Ernest Picard, tout en se rendant compte du côté dégradant d'un serment prêté malgré des opinions contraires, comprenaient que, « pour vivre, l'esprit public avait besoin d'agir ».
A la convocation de la Chambre, Goudchaux et Carnot refusèrent d'accomplir la formalité du serment, tandis que les trois autres des « Cinq » en faisaient bon marché et l'acceptaient.
C'est à ce sujet qu'Alphonse Peyrat écrivit l'article qui devait être incriminé par le ministre de l'Intérieur Billault, sous le prétexte qu'il était « un appel aux passions révolutionnaires «.