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LA POLITIQUE DE L'ABANDON

Il y a depuis quelques mois, dans la conscience universelle, un vague frémissement dont sont frappés tous les esprits attentifs, et que nous signalions ces jours-ci comme la renaissance certaine de l'esprit public. Voici, évidemment, l'heure des résolutions décisives. Les problèmes qui préoccupent le monde politique se simplifient, les positions se dessinent, les partis se serrent et se comptent. La lutte des principes est plus vive que jamais. Il «emble que nous ayons tous entendu, d'un bout de l'Europe à l'autre, une voix qui nous crie ; Levezvous et marchez!

Faut-il que nous restions sourds à cette voix mystérieuse? Devons-nous, vivant toujours de nos souvenirs et de nos regrets, nous enfoncer de plus en plus dans notre abattement, comme ces fakirs de rinde qui s'hébèteut dans une immobilité ridicule en tournant continuellement une queue de vache dans leurs mains? La question s'est posée il y a six mois, et l'immense majorité du parti démo-

cratique l'a résolue contre les partisans de la politique du désespoir et de l'abandon.

Le parti révolutionnaire doit-il imiter le parti légitimiste que l'abstention a conduit à cette nullité et à cet isolement incomparables qui en font une sorte d'étranger dans son propre pays? Le parti légitimiste est un cadavre que les alliés galvanisèrent en 1815, et qui a vécu d'une vie artificielle jusqu'en 1830. A cette époque, il s'est recouché dans sa tombe, d'où, Dieu merci, il ne se relèvera plus. Sommes-nous donc descendus aussi dans la tombe, et devons-nous renoncer à nous relever?

MM. Carnot et Goudchaux ne le pensaient pas, il y a six mois, quand, provoquant le mouvement électoral et s'y jetant résolument, ils formaient des comités, rédigeaient des circulaires, les envoyaient dans les départements et les déposaient au parquet du procureur général. Pourquoi s'abstenir aujourd'hui, quand on s'est agité et qu'on a agité alors si énergiquement?

Que signifiait donc cette campagne de bulletins électoraux? Pourquoi ces appels réitérés, ces mémoires d'avocat, ces articles de journal, ces recours en cassation? Faut-il donc que nous ne voyions, après coup, qu'une comédie et qu'un passe-temps d'avocat dans cette lutte si spontanément engagée, si patiemment soutenue, et qui a abouti à un succès ?

En 1852, M. Hénon refusa de prêter serment. Aujourd'hui, cédant aux vœux de ses électeurs, il entre au Corps législatif. Pourquoi donc MM. Carnot et Goudchaux n'ont-ils pas la même déférence pour la volonté non moins formelle des électeurs de Paris ?

L'expérience a condamné le système de ceux qui, au mois de juin, prêchaient l'indifférence et l'abandon. Mais enfin, tout condamné qu'il est, ce système se conçoit : c'est l'erreur obstinée d'un

rigorisme poussé jusqu'à l'excès. Ce rigorisme a le caractère respectable du sentiment qui l'inspire, et il mérite le respect de ceux qui ne peuvent pas le partager.

Mais quel respect peut inspirer la conduite de ceux qui, après avoir prêché l'action il y a six mois, quand l'issue de la lutte et l'opinion du parti démocratique étaient douteuses, la condamnent et l'abandonnent aujourd'hui que le succès l'a si pleinement justifiée? Vous nous avez appelés au combat; vous avez animé les faibles et entraîné les indécis. Anciens députés, journalistes, citoyens de tous les rangs et de toutes les professions, nous nous sommes concertés, éclairés, échauffés mutuellement, et cette communauté d'action, fortifiée par votre triomphe personnel, c'est vous, maintenant, qui essayez de la détruire!

Nous nous sommes comptés ; nous savons que nous sommes un grand parti dévoué à la Révolution, également résolu à la défendre, et contre ceux qui voudraient la détruire, et contre ceux qui voudraient la souiller. Nous avons parmi nous des hommes forts par le talent, l'expérience, le courage, la considération publique, et vous voulez que, nous croisant les bras indéfiniment, nous renoncions à tous ces avantages?

Les électeurs, quand vous les avez appelés au scrutin, ont cru que vous vouliez marcher comme des généraux devant des troupes confiantes et disposées à l'obéissance, et ils ont répondu à votre appel. Que peuvent-ils penser aujourd'hui, quand ils voient qu'ils ont été le jouet d'une combinaison de coterie ou d'un calcul de vanité personnelle ? Ils vous avaient choisis; ils vous attendaient à l'œuvre, et vous les abandonnez; ils vous abandonneront à leur tour, n'en doutez pas. Vous auriez été dans la minorité du Corps législatif, vous êtes

maintenant dans la minorité de votre propre parti. Mais l'opinion publique existe-t-elle en ce moment? Oui; quoi qu'en disent ceux qui ont leurs raisons pour étouffer sa voix. Elle a pu, pendant quelque temps, dérober son cours et son murmure dans des canaux souterrains ; mais, source intarissable, elle n'a pas cessé de couler. Il faut, nous le savons, des efforts et de la persévérance pour la ramener dans son lit large et profond, et l'y faire couler à pleins bords paisiblement; et c'est parce que la conduite de MM. Carnot et Goudchaux tend à paralyser ces efforts nécessaires, que nous la trouvons très impolitique, et que nous la blâmons si énergiquement.

(La Presse, 3 décembre 1857.)

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