‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 163 sur 185 · ADOLPHE BRISSON · texte numérisé non relu

ADOLPHE BRISSON

XIX'^ Siècle répondait merveilleusement aux aspirations de celte catégorie d'abonnés. C'est ce qui explique sa vogue, son énorme influence. Pendant dix ans, cinquante mille honnêtes gens n'ont considéré les questions de politique intérieure qu'à travers l'ironie d'About, les questions universitaires qu'à travers la bonhomie de Sarcey et les questions de psychologie mordante qu'à travers le sourire de Fouquier. Le XIX° Siècle formait un tout complet, oii chaque chose était à sa place, un organisme harmonieux et vivant. Le malheur de ces constructions si parfaites est qu'elles s'écroulent dès qu'une pierre vient à leur manquer. Elles ne peuvent se transformer ; elles sont condamnées, sous peine de mort, à demeurer immuablement les mêmes. Le public a pris l'habitude de lire, à la première page, l'article d'About, l'analyse de Lafargue, la causerie de Sarcey, la chronique de Fouquier : il lui faut son Fouquier, son Sarcey, son Lafargue et son About. Si l'un d'eux disparaît, l'équilibre est rompu; le lecteur se sent devenir inquiet et désorienté; il hésite, il perd courage, il se désaffectionne, son ardeur s'éteint, son zèle tombe.

Le journal de la rue Cadet a subi cette loi fatale. Il déclina lentement, et, après avoir connu l'enivrement du triomphe, sombra sous l'indifférence générale. Avouons-le : l'auteur de la chute fut celui-là même qui avait été le principal auteur du succès. Edmond About possédait assez de qualités pour qu'on lui reconnût quelques défauts. Cet homme, si merveilleusement doué, spirituel comme Voltaire, ayant tout vu, tout lu, tout retenu, sachant tout ce qu'on peut savoir et devinant le reste, avait des nerfs de femme et des caprices de jolie marquise. Il s'engouait des gens, les prenait en aversion, sans motif appréciable, portait sur eux des jugements passionnés... La maladie, le souci des affaires, les

*soins multiples inhérents à une grosse administration l'avaient rendu paresseux; il n'écrivait presque ?:pWs, et, par un travers indigne de lui, il souffrait . zBalaisémeut qu'un autre se faulllàt à la place qu'il abandonnait et se prêtât à la direction politique du ^^ournal. Plusieurs fois, ses camarades, sentant flé- . chir le succès, lui conseillèrent timidement de forctîfier sa rédaction et de s'adjoindre une plume autorisée. Il répondit avec mauvaise humeur à leurs ^rïuvertures. Un soir, ils risquèrent à prononcer le .rîMïm de Weiss. Son visage se rembrunit.

« Weiss! dit-il, y songez-vous! Il a du talent, 33îais pas de caractère. Avant tout, il faut songer au .îuâintien de la ligne du journal. »

Et ses collaborateurs eurent mille peines à s'em- '^pécher de sourire. About parlant de la ligne du Journal, l'ondoyant About reprochant à Weiss ses -variations, c'était la Méditerranée reprochant à 2'Océan ses tempêtes, le mont Blanc reprochant ses •avalanches au Saint-Gothard! ...

[Portraits intimes, 1894.)

JEAN JAURES

Tout a été dit, au lendemain de sa mort tragique, le 31 juillet 1914, sur l'homme politique qui fut le chef du parti socialiste. 11 avait passé par l'Ecole normale et il avait été professeur de philosophie au lycée d'Albi. Il entrait dans la vie publique en 1885, comme député du Tarn.

On sait ce que fut l'orateur, un des plus éloquents qu'ait entendus une Chambre française, s'élevant, audessus des débats mesquins, aux idées générales, au développement des doctrines et des principes, avec une fougue qui le laissait néanmoins maître de la forme. En telles grandes séances, il s'exaltait, dominant une assemblée houleuse. « 11 ne parlait plus, a dit de lui M. J. Reinach, l'évoquant en vue de ces journées tumultueuses, il tonnait, le visage empourpré, le bras tendu vers les ministres qui protestaient, vers la droite qui beuglait. Mais plus les clameurs devenaient furieuses, plus îiaut s'élevait sa voix, comme un grand cri d'oiseau de mer dans la tempête. »

Il batailla par la plume comme par la parole, et quelques-uns de ses livres, à côté de ceux où il exposa ses théories, réunissent ses articles, semés dans nombre de journaux. Il avait fondé Y Humanité, où il soutint, avec V Aurore notamment, d'ardentes polémiques.

Il y avait en lui un grand lettré. Par une supposition d'ailleurs peu vraisemblable, car Jaurès n'était à l'aise que dans le combat, et il était mêlé à toutes ces luttes d'idées, un écrivain célèbre, qui admirait toutes les ressources de son talent sans partager ses opinions, lui disait un jour : « Si vous étiez jamais tenté de quitter la politique, quel merveilleux professeur de littérature vous feriez, au Collège de France ! »

La balle de revolver d'un fanatique devait, en un ins* tant, anéantir cette force.

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