L'AME PAYSANNE
Lorsque la République de 1848 succomba à ses propres maladresses, aux fureurs de la réaction et au coup d'Etat, et lorsqu'un immense plébiscite rural fonda l'Empire, les hommes comme Renan accusèrent amèrement le paysan de France. Ils lui reprochèrent d'être étroitement égoïste et incapable de tout idéal. Ils prétendirent que tout ce qu'il y a d'exquis et de noble dans l'humanité, la liberté, la raison, était livré, par des millions de petits propriétaires matérialistes et âpres, à un césarisme inférieur. Mais avant même que le drame de 1848 et de 1851 eût ainsi irrité contre les paysans l'aristocratie intellectuelle et libérale de la France, Balzac et George Saud, qui furent tous les deux à la fois de grands observateurs et de grands idéalistes, avaient profondément médité sur le rôle politique et social du paysan.
Selon Balzac, la petite propriété paysanne, constamment morcelée par le Code civil et par l'esprit de démocratie, était dans notre société un agent de dissolution. En émiettant, en dévorant par lambeaux les grands domaines, le paysan détruisait peu à peu les grandes existences sociales, les grandes existences indépendantes, qui doivent être à la fois les contrepoids du pouvoir central et les moteurs du progrès. Il n'y avait plus de familles fondées sur un sol vaste, ayant l'habitude des grands horizons, le souci de l'ensemble et de l'avenir, mais seulement une âpre fourmilière, envieuse et niveleuse, décomposant grain à grain la terre de France. Et, pourvu qu'à cette fourmilière paysanne, le pou» voir accordât la sécurité et l'égalité dans la loi de succession, il avait liberté entière pour le reste.