‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 165 sur 185 · JEAN JAURÈS · texte numérisé non relu

JEAN JAURÈS

« La pyramide sociale reposait sur de la poussière. »

En même temps que Balzac prévoyait ainsi, avec sa merveilleuse divination, le césarisme dégradé auquel conduisait l'individualisme paysan, il prévoyait aussi que l'âpre propriété paysanne, après avoir produit l'ordre nouveau, l'ordre de la Révolation, le menacerait.

Car enQn, si les paysans se sont débarrassés de la noblesse, des dîmes, des censives, pour mettre la main sur quelques mottes de terre, ils n'ont pas tous réussi à arracher un lambeau de propriété. Les bourgeois ont pris presque partout la place des anciens maîtres , et c'est pour d'autres que travaillent les paysans. Et ce travail dépendant, ce travail pour autrui, ce travail sans propriété, n'estce pas la forme nouvelle de la séculaire spoliation? « Notre seigneur aujourd'hui, c'est le travail, » dit un des paysans de Balzac.

Ainsi, selon le grand romancier, le mouvement social de 1789 a abouti à miner et à abaisser les hautes classes dirigeantes, à pulvériser la nation française, à centraliser le pouvoir et à réduire l'idéal commun au niveau de l'égoïsme paysan, sans pourtant satisfaire et apaiser décidément celui-ci. Et le régime de la terre, mi-paysan, mi-bourgeois, inflige à la France une double et perpétuelle menace de despotisme et de jacquerie.

Quel est, selon Balzac, le remède? Il n'est point dans le socialisme. Balzac a été très sévère pour celui-ci. Et c'est sans doute parce que, dans le monde rural de son temps, il ne voyait rien qui le préparât. Balzac a eu le don d'amplifier, par sa vision grossissante, les faits présents et de prévoir des conséquences lointaines. Mais il se refuse à l'hypothèse; il ne pressent pas l'extension du machinisme industriel à la production agricole, il ne

prévoit pas que l'énorme développement du proie-» tariat ouvrier réagira forcément un jour sur l'état d'esprit du paysan, et, pour arracher la France à l'àpre et égoïste anarchie de la propriété paysanne, il ne compte que sur un rajeunissement des vieillesforces sociales. Il rêve d'une aristocratie du sol, empruntant au catholicisme le sens de la grandeur et de l'unité et appliquant à la transformation de 1» terre toute la science des grands ingénieurs.

Sans doute, les grands propriétaires qui s'occupent aujourd'hui des progrès de la culture et qui, dans les syndicats agricoles, initient les paysansau groupement, paraissent répondre à ce programme de Balzac. Mais cette action est tardive^ car la grande propriété ne songe à grouper lespaysans qu'au moment oii ceux-ci sont déjà expropriés de fait par des charges de tout ordre. De plus, l'aristocratie terrienne est de plus en plu» mêlée à la finance; elle vit à l'ombre de ces grandsarbres dont, selon l'expression de Balzac, « toutes les racines plongent dans la boue ». Il ne lui est plus possible de se constituer la gardienne et la protectrice du paysan : elle doit le livrer à la finance, son alliée. Et enfin, le mouvement ouvrier est assez puissant, à cette heure, pour que les paysans prétendent arriver, par l'organisation, à la propriété de la terre , comme les ouvriers à la propriété du capital industriel. Un souffle révolutionnaire sort des villes ardentes et passe sur eux^

C'est donc George Sand, avec ses aspirations et divinations socialistes de la Mare au Diable et dela Vallée noire, qui aura eu raison contre Balzac. Chose curieuse! Elle est beaucoup moins sévère que lui pour la petite propriété paysanne. Elle y voit l'abri provisoire de l'indépendance du paysan,, et, si la haie qui enclôt son champ resserre trop son regard, sa pensée, son àme mêm«, du moins-

JEAN JAURES

«elle lui permet d'oublier un moment qu'il y a des forces supérieures à la sienne, et; dans cet isolement, il a Torgueil passager de la liberté. Les grandes propriétés, les grandes fermes sont monotones et tristes : a Elles ont, dit-elle, la tristesse •des phalanstères, sans en avoir la fraternelle grandeur, » et elle devine ainsi admirablement ce que Marx a si puissamment formulé; c'est que la grande exploitation agricole ou industrielle est l'ébauche grossière et la préparation de l'ordre socialiste. L'heure est annoncée par George Sand où les paysans échapperont à la fois à l'isolement impuissant et égoïste de la petite propriété et à la sujétion de la grande. Associés dans la nation, propriétaires et libres, voilà l'avenir des travailleurs paysans.

Des forces irrésistibles nous y poussent, et ce oe sont point les procédés de nos adversaires dans nos circonscriptions rurales qui arrêteront le mouvement.

{Le Matin, 10 mai 1897.)

« Très persuadé qu'une littérature 'ne peut yivre qu'à condition de se renouveler sans cesse, j'ai suivi avec attention et sympathie toutes les « nouveautés » qui m'ont semblé avoir quelque signification et quelque portée. J'ai pensé d'autre part que le devoir du critique est d& dire toujours ce qu'il croit être la vérité, dans tous les cas, à tout le monde. » C'est la déclaration que M. René Doumic a mise en titre d'un de ses recueils d'articles» Professeur, conférencier en France et à l'étranger, col« laborateur littéraire de divers journaux, M. René Doumic fut appelé par Ferdinand Bi'unetière à lOiReuue des Deuar Mondes, qu'il dirige aujourd'hui avec autorité. Il est membre de l'Académie française.'

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