‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 166 sur 185 · DE L'ENERGIE · texte numérisé non relu

DE L'ENERGIE

... Il est un type cher à tous les partisans de Vê* nergie, celui qui symbolise l'énergie dans l'amour, comme Napoléon symbolise l'énergie dans la domi» nation; c'est Don Juan. Nul autre type n'a été plus souvent repris par les écrivains, élargi, embelli, transfiguré, au point d'être devenu, de transformation en transformation, différent de lui-même et contraire à soi. Pour avoir, à travers la série de se» expériences, poursuivi la jouissance physique, Don Juan, par un bizarre contraste, est devenu le grand chercheur d'idéal en qui s'incarne l'âme inassouvie et déçue. Nous lui avons fait honneur de tous les sentiments qu'éveille chez nous l'amour, et dans lesquels il se réduit à la sensation rapide et vul-

gaire. Tons nos rêves, toutes nos aspirations se sont cristallisées autour de son nom. Sa poésie ne réside pas en lui, mais c'est de nous qu'elle vient. Elle est exactement le résultat de ce travail des siècles grâce auquel la sensibilité va sans cesse se développant et s'affinant, et qui est l'œuvre même de la civilisation.

On se*trompe, en effet, quand on imagine que le tableau de l'humanité, tel qu'on le trouve dans les époques primitives, représente l'humanité complète et l'homme tout entier. Il ne nous offre, au contraire, que des rudiments d'humanité, La psychologie y est tout à fait sommaire. L'àme n'a pu encore se dégager de la domination des sens et de la pression du sang. Elle est comme enfouie sous une couche épaisse qu'il lui faudra lentement soulever. Son îiistoire n'offre nulle variété, partant nul intérêt. C'est le règne de la monotonie et de l'uniformité. L'instinct est toujours semblable à lui-même : il va, par les mêmes procédés, aux mêmes fins. Point de différences, point d'originalité, point de persounaiité. C'est, dans le triomphe même de la vie individuelle, l'absence totale de toute individualité. Et tel €st, si on veut, l'homme de la nature; mais c'est donc que le progrès pour lui consiste à s'éloigner de plus en plus de la nature et à substituer aux dispositions naturelles les dispositions acquises. Alors naissent, nne à une, les idées qui font la vie de la conscience €t lui créent une atmosphère morale. Les sentiments s'enrichissent de toutes sortes de nuances, €t ils varient d'un individu à l'autre. La complexité ■ apparaît au lieu de l'indistinction primitive. La lutte devient possible. Aux suggestions de l'appétit s'oppose la notion du devoir. La raison se met en travers de la passion. La volonté fait son office, qui est de refréner et de pacifier le tumulte intérieur. ' Au moment qu'elle se tend de tout son effort pour

opposer à la bcte cabrée la vigueur de sa résistance et dompter l'animal en révolte, elle réalise enlîn cette vertu à laquelle seule convient le nora d'énergie.

Car il est temps de dénoncer le sophisme et de rendre aux mots leur véritable sens. Ce qu'on nous vante sous le nom d'énergie, c'est l'absence même de l'énergie et c'en est la négation. Céder èi l'attrait du plaisir, se laisser entraîner aux sollicitations des sens, emporter par la frénésie de la colère, égarer par l'aveuglement de la haine, c'est le propre des faibles. Rien n'est plus facile que de suivre le premier mouvement : c'est d'y résister qui est difficile, et c'est de prolonger la résistance qui est pourbeaucoup une tache au-dessus de leurs forces. Nous avons tous assez de volonté pour nous faire les serviteurs de notre égoïsme; c'est quand il s'agit de le froisser et de lui imposer silence que nous commençons à défaillir. Donc, afin de venir au secours de notre faiblesse, il a fallu lui inventer des appuis et des soutiens. La religion est intervenue, opposant à la libre expansion de nos convoitises le respect de Dieu, la crainte des châtiments ou l'espérance des récompenses éternelles. La morale a fait prévaloir au-dessus des considérations de l'intérêt l'idée du devoir, La politique a enseigné à subordonner les intérêts particuliers à l'intérêt général et les raisons individuelles à la raison d'Etat. Il n'est pas jusqu'à ces convenances, tant décriées et tant moquées, qui n'aient servi à l'œuvre commune. Car ce qu'on appelle les convenances, ce n'est que l'art de se surveiller, de se dominer et de parvenir, en présence d'autrui, à la maîtrise de soi. Grâce à tous ces codes qu'on représente comme autant d'instruments de servitude, l'énergie a pu se fonder; mais, à mesure que la somme d'énergie s'est développée à travers le monde, les sociétés se sont

organisées et elles ont pu travailler à leur perfectionnement.

Ce point de vue de la vie de relation et de l'existence sociale est le terme où il faut aboutir. Il est par trop commode de le négliger et d'affecter en la matière un détachement plus que philosophique. La plante-homme diffère précisément des autres plantes en ce qu'elle ne saurait se développer par elle-même à l'état libre et dans l'isolement. Ce que peut être l'homme, abstraction faite de la société, on ne l'imagine même pas, mais on voit très nettement quels seraient pour la société les résultats d'une théorie qui légitime l'égoïsme et recommande à chaque individu de travailler avec vigueur à la satisfactioa de tous ses appétits. De l'égoïsme naît la haine, et, à force de se sentir différent, on devient hostile. — « Que m'importent les autres ! » s'écrie Julien SoreU Il nous importe beaucoup à nous, attendu que nous sommes ces autres.

{Revue des Deux Mondes, 1896.},

Il fut, tout jeune homme, parmi les adversaires les plus déterminés de l'Empire, et impliqué dès 1853 dans des poursuites qui finirent, en 1856, par le faire transporter en Algérie. On raconte une anecdote piquante au sujet d'une de ses arrestations. Le juge d'instruction qui l'interrogeait lui dit qu'il avait été au courant des projets d'un complot contre l'empereur. — « Un des conspirateurs vous a confié ses intentions. Mais vous l'en avez dissuadé... » Ranc respira. « Oui, reprit le magistrat, vous l'en avez dissuadé, en lui disant : « Tu es myope, « tu le manquerais. »

Ranc s'évada de Lambessa et se réfugia en Suisse, où il vécut en donnant des leçons. Il rentra en France à l'amnistie de 1859 et se fit rapidement remarquer, par son esprit mordant, dans la presse d'opposition. Il écrivit d'abord dans ce qu'on appelait « les petits journaux », comme le Nain jaune, puis il fut un des collaborateurs du Journal de Paris, qui réunissait des hommes venus de partis différents dans la même lutte contre le régime impérial. Il se dépensa largement au Diable à quatre, au Réveil, à la Marseillaise.

Ami de Gambetta, il alla le rejoindre à Tours en octobre 1870 et occupa le poste de directeur de la Sûreté générale. Elu député en 1871, il donna sa démission après les préliminaires de paix. Il fut membre de la Commune, mais quelques jours seulement, ne voulant pas s'associer au décret sur les otages. Il resta à Paris.

Deux ans plus tard, alors qu'il venait d'être élu député de Lyon, les passions politiques le firent inculper pour participation à la Commune et usurpation de fonctions, ■et un conseil de guerre le condamnait à la peine de mort. Il avait pu passer en Belgique, d'où il écrivit, dans la République française, dont il avait été, à la fondation du journal de Gambetta, un des principaux rédacteurs,

l'exposé probant de son attitude en des heures troublées. « Une chose impossible, disait-il, c'est que je me laisse aller à des pensées de représailles et de vengeance, c'est que je cesse d'être ce que j'étais hier, un républicain uniquement soucieux de travailler à l'apaisement des haines sociales par la justice. »

A l'amnistie, il reprit son poste à la République française, puis fut élu député de Paris, Il ne cessa jamais d'être journaliste, du Voltaire à V Aurore, qui fut le dernier journal qu'il dirigea. Il était président de l'Association des journalistes républicains. Il était alors sénateur» Toute sa vie avait été consacrée, avec une autorité sans cesse accrue, à la défense et à l'organisation de la République.

Il a publié le Roman d'une conspiration, ({nx fut adapté à la scène par H. Fouquier et F. Carré, De Bordeaux à Versailles, les Souvenirs d'une éuasion, etc.

<( Né journaliste, a dit sur sa tombe M. Joseph Reinach, il a vécu et il est mort journaliste. C'est devant sa table de journaliste qu'il se sentait utile, efficace et fort. »

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