‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 172 sur 185 · LES SOURCES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

LES SOURCES HISTORIQUES

... C'est un axoime chez nous qu'un livre d'histoire ne peut être qu'ennuyeux, ou tout au moins austère : si l'action en est conduite de façon à tenir en haleine sa curiosité, le lecteur entre en défiance. Si le récit devient pittoresque; si le narrateur se risque à silhouetter ses personnages, à décrire un •costume, une attitude... nul doute, on est en plein roman. Car les documents d'archives, n'est-ce pas? ne révélant rien de ces vétilles, puisque l'auteur en agrémente sa narration, c'est qu'il les invente. Tel est le préjugé contre lequel je proteste et cherche, à réagir, persuadé que, pour ce qui concerne la période révolutionnaire, du moins, en poussant son enquête hors des sentiers battus, en puisant aux sources d'informations négligées, un chercheur

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doué de quelque patience parvient, dans la plupart des cas, et sans aucun secours de son imagination,. à reconstituer les minutieux détails d'un fait historique, même secondaire, et à en rétablir les circonstances.

Quand il a terminé sa récolte, contrôlé et ordonné ces divers renseignements, ne peut-il emprunter à celui-ci un trait, à cet autre une indication, moins encore : une touche, comme dirait un peintre, et lui faudra-t-il, quand il les mettra en œuvre, interrompre le lecteur à chaque alinéa, à chaque membre de phrase, presque à chaque ligne, pour lui signaler une cote d'archives, un titre de livre ou un dossier conservé dans quelque greffe et que personne n'ira jamais vérifier?

Eh oui! il le faudrait; je ne sais même pas si, haché d'aussi multiples références , un épisode qu'on s'est appliqué à mettre en quelque relief trouverait grâce devant les sceptiques...

... Afin donc de m'épargner, à l'avenir, autant que possible, des jugements hâtifs, j'avais, dans mea récentes publications, multiplié les références. Je ne prétends point ainsi imposer inconsciemment aux lecteurs l'illusion de mon infaillibilité : les chances d'erreur sont si nombreuses et si fréquentes que nul ne peut concevoir la prétention d'y échapper, mais, du moins, à l'aide de ces références, chacun de ceux qui en auront la curiosité et le loisir pourra se convaincre que ces menus faits auxquels je me complais, je l'accorde, car ils donnent à un récit le relief de la réalité, ne sont pas inventés à plaisir, que je les ai glanés dans des documents parfaitement, authentiques et qu'aucun d'eux n'est dû à 1' « intempérance de mon imagination ».

On épilogue également sur la nature même de cette documentation. On me blâme de préférer « aux sources connues les sources douteuses », Je vais

volontiers en effet à celles peu exploitées, où j'espère puiser des renseignements sur les aspects familiers de la vie d'autrefois, sur l'intimité de mes •personnages, leur façon de vivre, leur « chez soi ». Mais cette source est-elle « douteuse », parce qu'elle n'est guère fréquentée? M'expliquera-t-on en quoi un procès-verbal de juge de paix ou de brigadier de gendarmerie, une déposition en justice, un livre de comptes, un registre cadastral, un acte notarié, un inventaire révélateur sont plus suspects, moins « sûrs ■ù qu'un article du Moniteur, qu'un rapport de mouchard ou que la correspondance de quelque missionnaire de la Convention avec le Comité de Salut public? Si l'historien doit être en méfiance, n'est-ce pas à l'égard de ces documents officiels, émanés de fonctionnaires partiaux, manifestement moins soucieux de la vérité que de leur renommée personnelle ou du triomphe de leur parti? Certes oui, je préfère à ces apologies pleines de réticences, d'atténuations, de faux-fuyants et de mensonges opportuns, le document dédaigné, le document « accessoire », « fragmentaire », le document-épave, d'autant plus sincère que ceux qui l'ont rédigé n'ont jamais prévu qu'il pourrait un jour servir à l'histoire et qui, outre l'avantage de sa véridicilé, présente celui démontrer les faits sous un aspect encore inaperçu. Négliger les grandes sources d'information serait une faute aussi grave que Test celle de leur accorder une confiance sans restriction : on n'y trouve ordinairement que le reflet de l'opinion des vainqueurs; les doléances des vaincus n'y ont point place. S'en tenir à ce qu'elles enseignent, c'est consentir à accepter l'histoire toute faite, et par ceuxlà mômes qui ont un intérêt à la maquiller.

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