L' « AFFAIRE
... Allez donc demander une unité de pensée à cette France littéralement coupée en deux et qui, nerveuse, agitée, s'affole autant à l'idée du débarquement d'un capitaine prisonnier que s'il s'agissait de la descente d'une flotte anglaise! J'ai grand peur qu'en dépit de notre beau rêve d'apaisement,, il n'y ait pour longtemps quelque chose d'irréparable et de brisé et des blessures profondes dans ce pays qui n'était point, au temps jadis, le pays de la haine. Et, pour commencer, la conversation, la causerie, les libres propos qui sont le charme
même de la vie française semblent quelque chose comme des oiseaux envolés. La volière reste, mais on n'y entend plus de battements d'ailes.
Les salons se ferment. Fort heureusement. On ne s'y parlait plus. On interrogeait la physionomie de son voisin avant de risquer une opinion. On se tâtait, comme à l'escrime, en criant quelque nom, en prononçant quelque mot. Justice devenait unefaçon de thermomètre. Ce qui nous réunit le plus, ce qui est la nation même , armée , prenait des significations inattendues. Il eût fallu refaire à tout moment le dictionnaire, comme à l'Académie. Ouf! on respire ! Le soleil a éteint les lampes électriques, séparation annuelle. On a fait ses malles. Mais, avant d'arriver à la mer, que d'épreuves! Il y a les promiscuités de wagon à braver, le journal détesté que votre voisin de face déploiera sous votre nez et dégustera sous vos yeux. Il y a l'espèce de conseil de revision passé par le compagnon de route qui semble dire : « Celui-là, comment pense-t-il? » Et les sourcils froncés, et les mines bourrues aux stations, aux buffets, partout!
Ah! c'est un moment gai, et je crains bien que les casinos des villes d'eaux ne soient assez mornes cet été. Comment même se baignera-t-on? Côté des hommes, côté des femmes, soit! C'est le vieux jeu de la baignade. Il faudrait (ô Xerxès !) planter de nouveaux piquets et tendre de nouvelles cordes dans la mer immortelle, afin de ne pouvoir en toute sûreté se baigner qu'entre révisionnistes et antirevisionnistes.
Je gage que plus d'une ondine, comme on dit, avant de se livrer au baigneur, s'inquiétera moins de ses biceps que de son opinion et lui demandera «on pas : « La mer est-elle bonne? » mais
« Que pensez-vous de la réunion du conseil de guerre à Rennes? »