DU DECRET DU 24 NOVEMBRE
Les journaux avaient autrefois le droit de discuter les débats des Chambres; ils se sont interdit ce droit par prudence et craignant, s'ils en usaient, d'enfreindre l'article qui leur défend de rendre
SAINT-MARC CIRARDIN 43
compte des débats du Corps législatif. Je crois qu'ils ont poussé la prudence trop loin; mais je ne vois rien dans le décret du 24 novembre 1860 qui les encourage à être plus hardis. Le décret a voulu établir une communication plus rapide et plus large entre le pays et les corps de l'Etat; il a donné au Sénat et au Corps législatif des moyens de publicité qu'ils n'avaient pas. Mais il faut savoir que l'impression n'équivaut pas toujours à la publicité; et, en ne voulant rien faire pour la presse, la réforme de 1860 a fait beaucoup moins qu'elle ne croit pour la publicité des délibérations parlementaires.
... Je n'ai jamais beaucoup cru aux concessions que devait, disait-on, obtenir la presse; cependant il y avait aussi des jours où je me disais que le suffrage universel n'avait pas à désirer plus de puissance, mais seulement plus de lumière; et que, la liberté de la presse étant un des moyens d'éclairer le suffrage universel, il serait possible que le gouvernement, par amour de ce suffrage, fît quelque chose pour la presse. Il n'y a rien pour la presse dans la réforme du 24 novembre 1860; elle n'y gagne rien que d'être plus près de la liberté d'autrui, grâce aux prérogatives rendues aux grands corps de l'Etat. Ce voisinage de la liberté ne vaut pas pour a presse la liberté elle-même; mais cependant il vaut quelque chose à mes yeux.
Quoi qu'il en soit, si je voulais définir le caractère de la nouvelle réforme, je dirais qu'elle est plutôt par'lementaire que démocratique. Elle donne beaucoup au Sénat et au Corps législatif; elle ne donne rien à la presse; rien au suffrage universel, qui, il est vrai, a presque tout; rien à la liberté des •élections. Je sais bien que quelques personnes •croiront qu'en disant que la réforme est plutôt par- Jcmenlaire que déiuocratique , je risque de dis-
créditer la nouvelle réforme. Ce n'est pas assurément mon intention. Donner plus de pouvoir aux corps délibérants, quand ces corps sont électifs ou inamovibles, c'est ajouter à la force de l'aristocratie naturelle, la seule qui soit bonne, parce qu'elle vient de la valeur propre des personnes, la seule qui soit possible en France de nos jours. Or cette aristocratie naturelle, qui sort de la démocratie et qui y rentre sans cesse, est le signe le plus certain de la force et de la puissance de la démocratie. Qu'est-ce que serait une démocratie qui ne produirait pas d'élus, où personne ne s'élèverait, où personne ne s'illustrerait, où il ne se ferait point de noms? Ce serait une foule nivelée par sa propre impuissance. N'ayons pas peur des mots; disons hardiment que la réforme de 1860 a un caractère parlementaire et aristocratique; en cela elle est bonne, en cela elle sert la démocratie, parce qu'elle lui procure des serviteurs intelligents et capables, libres surtout de montrer au grand jour leur intelligence et leur capacité. Elle refera des hommes; aussi bien, j'entendais dire qu'ils commençaient à manquer. Certes ce n'était point la semence qui manquait; c'était le mode de culture qui était mau« vais.
On voit que je n'hésite pas à louer la réforme de 1860 ; mais je n'hésite pas à dire que cette réforme est incomplète, parce qu'elle n'a rien fait pour la liberté de la presse. Il est possible que la presse y gagne à cause des libertés d'alentour; mais elle n'aura pas sa force en elle-même et par la loi seule. Je ne veux pas faire ici l'apologie de la liberté de la presse ; je sais que le public et le pouvoir sont en général mal disposés pour elle, et je ne dis pas qu'elle n'ait point un peu mérité sa disgrâce. Je crois cependant que s'il y a un peuple au monde qui ait besoin de la liberté de la presse,