‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 2 sur 185 · L ANTHOLOGIE DU JOURNALISME · texte numérisé non relu

L ANTHOLOGIE DU JOURNALISME

pôt d'un cautionnement. Le rédacteur en chef d'un journal devait être agréé par le ministre de l'Intérieur. Il était interdit de commenter les débats législatifs et de rendre compte des procès de presse.

Une circulaire adressée aux préfets vantait complaisamment ces sévérités, qui, à la vérité, proscrivaient toute discussion : « Le gouvernement a voulu sauvegarder la société contre les abus et les excès qui, tant de fois, l'avaient mise en péril. Il a fait la part du droit et celle de l'ordre. Il a considéré la mission de la presse comme une haute fonction qui ne devait s'exercer qu'au profit des intérêts sérieux et qui, si on voulait en abuser pour soulever les passions et réveiller les mauvais instincts, devait rencontrer dans la loi des obstacles insurmontables... L'opinion publique lui a su gré de n'avoir point reculé devant les difficultés de cette tâche et de s'être mis au-dessus des traditions et du faux libéralisme... »

Et la circulaire insistait, dans ses recommandations aux préfets :

« Vous vous souviendrez que l'administration trahirait les intérêts placés sous sa sauvegarde si elle usait d'une indulgence ou d'un laisser aller qui ne sont ni dans la pensée ni dans le but de la loi. »

Ces instructions étaient données dans un bien mauvais français, mais elles impliquaient une stricte exécution.

En face de cette littérature officielle, qui ne dissimulait pas, du moins, la suppression de toute liberté, il convient de placer une page de Victor Hugo sur les débuts de l'Empire :

« Et la liberté de la presse ! Qu'en dire ? N'est-ce pas dérisoire seulement de prononcer ce mot? Cette presse libre, honneur de l'esprit français, clarté faite de tous les points à la fois sur toutes les ques-

LE SECOND EMPIRE

tions, OÙ en est-elle!... A Paris, yingt journaux anéantis; dans les départements, quatre-vingts... Avec la loi de la presse, un décret posé sur elle : un firman daté de l'étrier impérial, le régime de l'avertissement. Il fallait ces gens-là pour inventer cette chose-là! Jamais le despotisme ne s'est montré plus lourdement insolent et plus bête que dans cette espèce de censure du lendemain qui précède et annonce la suppression, et qui donne la bastonnade à un journal avant de le tuer... Les trois quarts des journalistes républicains déportés ou proscrits; le reste, traqué parles commissions mixtes, dispersé, errant, caché. Çà et là, dans quatre ou cinq journaux indépendants, mais guettés, sur la tète desquels pend le gourdin de Maupas, quinze ou vingt écrivains courageux, sérieux, honnêtes, qui écrivent la chaîne au cou et le boulet au pied... »

Qu'on consulte, en effet, les journaux de cette époque qui ne font pas l'apologie de l'Empire : rien sur la politique intérieure, rien qui soit l'expression d'un sentiment personnel.

Au demeurant, il n'y a plus à Paris qu'un petit nombre de journaux : le Siècle qui, tout muselé qu'il soit, représente entre les mains honorables et prudentes de son directeur, Haviu*, l'opinion démocratique ; le Journal des Débats, où, selon l'expression de Taxile Delord, on pratique l'art de subir la force sans y céder; V Union et la^ Gazette de France, dont on tolère les traditions légitimistes, parce qu'elles paraissent alors peu inquiétantes ; l'Asseni' hlée nationale, qui a préconisé la réconciliation du comte de Chambord et des d'Orléans et qui est sans grande influence; l'Univers, qui, ayant une fois

1. La rédaction du Siècle était plus pressée d'action que son directeur : elle comprenait Anatole de La Forge, Louis Jourdan, Edmond Texiur, Eugène Pellotau, Léon Plée, Taxile Delord, etc.

de plus changé de ligae de conduite, a salué le coup d'Etat; la Presse, où Emile de Girardin, « plus lu qu'écouté », modifie sans cesse ses façons de voir, «ntouré d'ailleurs de collaborateurs qui nourrissent des sentiments d'opposition, commeNefTtzer, Eugène Pelletan, Alphonse Peyrat. Le Charivari, mené par Taxile Delord, Clément Caraguel, Louis Huard, est fort surveillé dans son texte et dans ses dessins. La Patrie, le Pays, le Constitutionnel, sont les journaux officieux de l'Empire. Le Moniteur universel est son journal officiel.

Les journalistes qui soutiennent à des degrés divers le régime impérial sont alors La Guéronnière , Amédée de Cesena, Cucheval-Clarigny , Grandguillot, Paulin Limayrac, Auguste Vitu, Granier de Cassagnac, Joncières.

Aux avertissements^, aux menaces de suspension et de suppression^ se joint le « communiqué ». C'est, en termes secs, une réponse du gouvernement à des allégations qui ont semblé déplaisantes. Cette réponse doit être insérée en tète du journal. Dans les bureaux de rédaction, on sourira, tout en obéissant, des prétentions d' « Ernest Communi-

1. Du 22 janvier 1852 au 10 juin 1853, il y eut quatre-vingtonze avertissements aux journaux. Un journal avait assimilé la chute de Charles Xetde Louis-Philippe à celle de Napoléon. Avertissement ainsi motivé : « L'histoire démontre au contraire que, si le trône des Bourbons a été renversé par des mouvements populaires, Napoléon n'a succombé, après des efforts héroïques de la part de l'armée, que devant la coalition étrangère, et les événements contemporains attestent combien la France est restée fidèle à la mémoire du grand homme. » Voir sur ces mesures de répression Léon Vingtain^ la Liberté de la Presse. Trois avertissements entraînaient la suppression du journal. En 1857, la Presse était suspendue pour un article d'Alph. Peyrat. L'appréciation des discours prononcés au Corps législatif était toujours frappée d'un avertissement.

2. Les Revues n'étaient pas épargnées. Aussi la Revue de Paris de Laurent Pichat et Maxime Du Camp fut-elle supprimée en 1858.

LE SECOND EMPIRE t>

que », comme on appellera plaisamment cet indiscret collaborateur forcé.

La littérature elle-même n'est pas à Tabri, dans les journaux. Un feuilleton de George Sand, dans la Presse, vaut un avertissement à ce quotidien.

Les correspondances adressées aux journaux do province sont qualifiées de « centres de diffamation et d'anarchie » et interdites. Les arrestations de journalistes sont fréquentes. Charles INIonselet luimême, qui ne s'est jamais occupé de politique, est arrêté en février 1853. Les condamnations abondent : « Les journalistes qui ont traversé le second Empire garderont de ce triste temps une tristesse poignante, au souvenir de leurs humiliations, » a écrit Taxile Delord, qui appartenait à la rédaction du Siècle. Certains d'entre eux se demandaient si l'abstention complète ne vaudrait pas mieux que cette impossibilité où ils étaient de dire leur pensée, mais ils restaient à leur poste dans un esprit de sacrifice, guettant une occasion de pouvoir, à mots couverts, faire entendre quelque vérité.

Les proscrits publiaient à Londres, à Bruxelles, à Jersey, leurs protestations, mais leurs journaux avaient peu d'écho et disparaissaient rapidement. On sait l'expulsion des proscrits de Jersey.

Il ne suffisait pas qu'un journal ne pût faire d'opposition. Le Journal des Débats, après l'attentat d'Orsini, qui fut suivi d'un redoublement de rigueurs contre la presse, fut accusé de complicité dans cet attentat, parce qu'il n'avait pas demandé une inexorable répression : l'accusateur, il est vrai, était un journal officieux, le Constitutionnel; il indiquait quelles pouvaient être les intentions du pouvoir. On pensa un moment à supprimer tous les journaux, en ne laissant plus que le Moniteur^.

1. Henri Avenel, Histoire de la presse française, FlammariOQ, 1900.

Cependant, après la campagne d'Italie, bien qu'il fût spécifié que la législation en vigueur ne serait pas modifiée, des journaux nouveaux parurent, l'Oj)inion nationale sous la direction d'Adolphe Guérouet, puis le Temps ^, qui disait qu'il serait « ce que doit être un journal sous le régime du suffrage universel », puis V Avenir national"^, qui se proclamait le serviteur de la démocratie. D'autres journaux furent créés pour soutenir la politique impériale, la France, Y Etendard et, avec moins de netteté, la Liberté. Ce furent aussi plusieurs journaux hebdomadaires.

Malgré toutes les précautions prises par l'Empire, un réveil de l'opinion se produit. Ernest Picard, un des cinq élus de l'opposition aux élections de 1858, s'élève, au Corps législatif, contre l'arbitraire des autorisations, la fantaisie des avertissements, dont il donne malicieusement des exemples; il dit le paradoxe d'une législation qui fait d'une institution destinée au contrôle du gouvernement son instrument le plus asservi. « C'est, s'écrie-t-il, l'absence de liberté dans son expression la plus brutale; c'est la pensée humaine, le droit de communication intellectuelle mis à la disposition du gouvernement, qui, après avoir voulu, un moment, en faire un moyen de salut public, s'en est emparé et en a fait un agent de politique^. « Un discours éloquent d'Eugène Pelletan soutient la même thèse.

Le pouvoir déclare que rien ne sera modifié.

1. Voir la notice consacrée à Nefftzer. — Les principaux rédacteurs du Temps à sa fondation étaient Edmond Schérer, o intelligence constamment au travail», Adrien Hébrard, Louis Ulbach, Louis Blanc, qui envoyait ses articles de Londres, A. Erdan, Ch. Dolfus.

Page 1