L'ITALIE
Vous n'avez donc pas gardé douce souvenance, mon cher Pellelan, de cette terre du soleil et des fleurs que vous fîtes visiter, il y a vingt ans, je crois, à votre jeune femme? Vous admiriez ensemble, dans une sainte communion de cœur et d'esprit, les magnificences de ce sol privilégié où la nature a tant fait pour aider les hommes; vous parcouriez souvent à pied les sinueux contours de la roule de la Corniche, suivant la trace du grand apôtre Lamennais, qui vous avait devancé à Rome, son bâton de voyage d'une main et le journal l'Avenir de l'autre. Lamartine vous arrêta au retour. Le chantre des Méditations vous offrit, si je ne me
trompe, l'hospitalité de sa maison fleurie d'Ischia, Il a raconté quelque part, en son splendide langage, votre arrivée à deux chez lui, sa joie de vous recevoir et de vous faire les honneurs de cette terre italienne, qui l'avait inspiré tant de fois sous les ombrages des caséines, au bord de l'Arno. Le poète représentait la France, et comme penseur et comme ministre, à la cour même où les Médicis avaient encouragé Michel-Ange et illustré l'Italie en méritant de donner leur nom à un siècle.
Vous l'aimiez alors, n'est-ce pas, mon cher Pelletan, la noble nation captive, comme Byron, comme Chateaubriand l'ont aimée ? C'était, pour Lamartine et pour vous, l'âge des saints enthousiasmes, des grands dévouements. Vous croyiez l'un et l'autre à la délivrance de la Péninsule en ce temps-là. Pourquoi n'y croiriez-vous plus aujourd'hui, qu'elle est arrosée du sang de tant de martyrs ? L'Italie a besoin du concours de ses amis. Ne lui refusez pas le vôtre. D'où vient que Lamartine et vous, si bien faits pour la défendre, vous excitiez à présent les applaudissements et les cris de joie àes Autrichiens de Paris ?
Je ne me permets pas de vous juger ni l'un ni l'autre, je vous demande seulement à vous, mon ami, d'être à l'avenir un peu moins dur à ces malheureux Italiens, qui en sont encore à espérer qu'on leur permette d'entrer dans leur capitale.
Il faut avoir vécu au milieu des petits centres despotiques pour connaître les dangers de ce régime fédératif, propre à éteindre dans les âmes tout désintéressement, tout patriotisme, tout sentiment généreux. Ne souhaitez pas à l'Italie, même avec la modification républicaine, le retour à la vie disciplinée sous ces machines pneumatiques qui asphyxiaient sinon les corps, du moins les intelligences. Laissez un libre cours à l'émulation du
bien, au culte des grands souvenirs et des belles espérances, car, n'en doutez point, tandis que nous discutons, la Péninsule agit, et comme l'a dit uu éminent publiciste, M. Peyrat, « devant les objections de la routine sur l'incompatibilité du génie italien avec une constitution unitaire, l'Italie a imité le philosophe qui marcha pour prouver le mouvement. » Assez longtemps l'Autriche a soutenu la cause de la fédération au delà des Alpes, à l'aide de ses gros bataillons. L'expérience est faite. Il ne serait pas prudent aux Italiens de s'arrêter aux considérations secondaires soulevées par votre lettre, mon cher Pelletan; il importe de courir au plus pressé, et le plus pressé en ce moment, c'est de fortifier dans la Péninsule le sentiment national qui nous a fait remporter, à nous Français, tant de grandes victoires. L'unité aidera certainement l'Italie à obtenir ce résultat. La fédération ne viendrait qu'affaiblir et relâcher le lien patriotique qui doit unir tous les citoyens dans une même pensée de résistance contre les armées et les influences étrangères.
{Le Siècle, 1862.)