‹ Anthologie du journalisme du 17e siecle a nos joursChapitre 32 sur 185 · UN REVE · texte numérisé non relu

UN REVE

... Je venais d'examiner le curieux tableau de M. Zaraacois, VEducaiion d'un prince, et tout en me dirigeant sur le Gulliver de M. Yibert, je songeais à la difTérence des destins qui fait que, pour la même satire, M. Zamacois a obtenu sa médaille, et M. Laboulaye s'est vu refuser son portefeuille. La foule était devenue compacte, et l'atmosphère des salles étouffante. Un divan inoccupé s'offrit à moi. C'était le moment de faire une halte : je m'assis. Au bout d'un instant, effet bien naturel de la fatigue et de la chaleur, mes yeux se fermèrent et je m'assoupis légèrement.

En mon sommeil, il me sembla tout à coup entendre un grand bruit d'armure, quelque chose comme un cheval caparaçonné de fer, qui s'avancerait lourdement en frappant le sol du pied. Je me retournai. C'était un cheval en effet. Quatre cavaliers étaient montés dessus, qui l'éperonnaient avec énergie. Chose prodigieuse! ils n'avaient pour eux quatre qu'un œil, qu'une main et qu'un pinceau, lequel à vrai dire me sembla aussi long qu'une lance. Le souvenir du cheval Bayard me vint aussitôt à l'esprit :

a Le nom de ces quatre fils? demandai-je à mon voisin de gauche.

— Vous ne les connaissez pas? fît-il. Ils s'appellent Vibert, Zamacois, Worms et Berne-Bellecour. »

J'eus sans doute l'air étonné et je parus attendre des explications, car mon interlocuteur continua avec empressement :

« Plus favorisés que les quatre fils Aymon, ils n'ont point de cousin. Leur cheval s'appelle tour à

tour Gérôme ou Meissonier : Gérôme, quand c'est Vibert qui tient la tête ; Meissonier, quand Zamacoïs a pris la place de devant. Jamais, de mémoire de critique, pareille aventure n'est arrivée dans Tart. Ils sont quatre, et ils se ressemblent si bien qu'on a peine à les distinguer. Ce que le premier pense, le second pourrait l'exécuter; ce que le troisième exécute , le quatrième pourrait l'avoir pensé. Ils traitent des sujets de même taille et de même ordre, avec les mêmes procédés et avec le même esprit. Tous les quatre anecdotiers, pensant menu et peignant fin : en somme, de la peinture d'étagère. Petits hommes, petits bibelots, petites touches : tout est microscopique dans cet étrange milieu. L'un deux, ne sais lequel, a représenté cette année Gulliver cerné et envahi par l'armée lilliputienne : a-t-il voulu faire la charge du groupe tout entier? N'oserais le dire. Mais à ce compte, Gulliver, ce serait l'art, l'art simple et bon enfant, surpris pendant son sommeil, lié, attaché, rendu immobile par tout un réseau de fils imperceptibles. Les Lilliputiens affairés et curieux qui l'entourent, ce serait Vibert, Worms, Zamacoïs, Berne-Bellecour, toute l'innombrable foule de leurs imitateurs et adeptes. .Voyez leurs poses gentilles ^t leurs mignons costumes. Tenez! ils ont entendu la montre qui tintait dans le gilet du dormeur; ils l'ont tirée, décrochée, descendue à terre, et voilà qu'ils la démontent, croyant y surprendre sans doute le secret de la vraie peinture. Tout ce petit monde ^lose et rit; on est enchanté, on est fier, on triomphe; tout à l'heure, ou va connaître le ressort mystérieux, savoir ce qui fait la force et la grandeur des œuvres. Mais moi, qui regarde de loin, je vois venir le moment où, contre-coup fatal, le dormeur va se réveiller, secouer les jambes, s'étirer, se lever, ramasser avec sa montre, et sans même les.

avoir aperçus, Vibert, Worms, Berne-Bellecour, Zamacoïs et leur suite, mettre le tout dans son gousset de géant et paisiblement reprendre sa route.

— Si nous en faisions autant? » dis-je en me réveillant soudain. Je rouvris les yeux. La foule se pressait toujours devant les cadres; mais sur le divan, j'étais seul...

{Le Siècle.)

TIMOTHEE TRIMM

Timothée Trimm (Léo Lespès , et même Napoléon Lespès, de son vrai nom) connut pendant quelques années une extrême popularité comme chroniqueur quotidien du Petit Journal, de 1862 à 1869. Ainsi, historiquement du moins, a-t-il droit à une place dans cette anthologie de la presse. II parlait de tout, et notamment de ce qu'il ignorait, avec abondance, à la bonne franquette, se souciant peu des erreurs. Il fut, pendant quelque temps, le journaliste qui eut le plus de lecteurs, et il n'en était pas peu fier. Avant de trouver sa voie, il avait fait divers métiers, mais de ceux qui n'enrichissent guère. Au demeurant, un excellent homme. Un article de lui fit sourire. Il avait cru devoir s'indigner, après la première représentation de la Belle Hélène, en criant à la profanation de l'antiquité grecque : « Ah! j'ai hâte, s'éci'ia-t-il, de relire dans le texte mon vieil Homère ! » Cette prétention ne laissa pas que d'amuser, de la part du chroniqueur qui, cela se voyait suffisamment par sa façon d'écrire, n'avait pas été au delà des études primaires. Mais il avait une certaine verve qui s'accommodait de ses négligences de forme.

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